Littérature française - Sollers, voyageur clandestin du temps

De Parc à paradis, de Portrait du joueur à L'Étoile des amants, son oeuvre ressemble de plus en plus à une variation sur le même thème. Le dernier roman du citoyen Sollers nous convie une fois encore à une célébration de la vie, du désir, du corps, de l'instant, de la connaissance et de la liberté clandestine. Les Voyageurs du temps est le titre sous lequel se décline aujourd'hui le mantra sollersien.

Le narrateur, écrivain et éditeur, fréquente en amateur un centre de tir où il fait la rencontre de Viva, une jeune femme aux activités professionnelles plutôt floues qui l'envoûte tout de suite. Piéton de Paris, entre deux méditations, il nous convie à la visite commentée d'un étroit quadrilatère qui trouve son épicentre dans le 6e arrondissement, près des quais de la Seine, rue Sébastien-Bottin —, là où se trouvent les bureaux des Éditions Gallimard.

Le reste? Un commentaire savant veiné de fiction, une femme-fleur libre, intelligente et légère, un ou deux refrains sur l'air de Cette mauvaise réputation..., la conscience satisfaite de sa supériorité, le mépris de la comédie sociale, une éthique solaire du corps — pas d'idées sans corps, et pas de corps sans idées, lisons ou relisons Sade à cet effet. Et nous avons là, sous une forme légèrement différente, l'étoile constante de Sollers. Un condensé de ses fidèles obsessions. Le même livre, en somme, mais écrit avec d'autres mots.

En guise d'antidote contre une certaine insignifiance générale et les nombreux parasites de la liberté, Sollers y convoque Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche, Orwell, Proust et Kafka. Mais aussi André Breton («à qui ce roman pourrait être dédié», reconnaît Sollers). Breton qui, dans L'Art magique, citait Novalis: «Nous sommes en relation avec toutes les parties de l'univers, ainsi qu'avec l'avenir et le passé. Il dépend de la direction et de la durée de notre attention que nous établissions tel rapport prédominant, qui nous paraît particulièrement important et efficace.» C'est le programme, en quelque sorte, de ce nécessaire «combat spirituel».

Humour et provocation

Il y a chez Sollers, c'est l'évidence, un vernis de provocation ironique, un humour qu'on aurait tort de négliger. Faut-il y voir de l'insouciance? De la légèreté? Une preuve de ce côté «insignifiant» qu'évoquait Debord à son sujet? Il y a certainement plus que cela: «Soit dit sans rire, ce sont les millénaires qui m'intéressent, pas la dévastation économico-politique et mafieuse, désormais en pleine lumière. J'ai vu des amis très chers s'épuiser dans la dénonciation et l'indignation, alors qu'ils auraient perdu moins de temps et de force dans l'affirmation de ce qu'ils aiment.»

Dans un monde où l'on cherche constamment à «réduire l'irréductible», Sollers continue pour sa part de prôner la résistance, de cultiver et d'étaler ses affinités électives. «Les livres sont-ils des armes, des sermons, des lits?» On peut l'imaginer.

Et l'art du roman de ce voyageur clandestin du temps en est un où le commentaire, le fantasme, la biographie et l'auto-fiction se fondent pour nous le rappeler.

«Je sais encore donner ma vie entière tous les jours», nous dit l'écrivain de 72 ans, qui «tire sur la mort». Le roman, en ce sens, prend la valeur d'une injonction.

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Collaborateur du Devoir

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LES VOYAGEURS DU TEMPS

Philippe Sollers

Gallimard

Paris, 2009, 256 pages