Des «Robes noires» aux altermondialistes

L'aide internationale est animée par des motifs multidimensionnels et contradictoires, explique le sociologue Pierre Beaudet. L'impératif moral de la solidarité y joue certes un rôle, tout comme le souci de l'efficacité, mais ces considérations s'accompagnent souvent de la défense des intérêts du donateur.

F aire l'histoire de l'aide internationale, c'est mettre au jour le fait que l'aide octroyée est plus souvent déterminée par les tendances fortes qui caractérisent les sociétés qui en sont les dispensatrices, c'est-à-dire les sociétés occidentales la plupart du temps, que par les besoins réels et l'état des structures des pays qui en sont les bénéficiaires.

Ex-directeur de l'ONG Alternatives, Pierre Beaudet se penche sur ces complexes enjeux dans Qui aide qui? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec. «L'aide internationale, demande-t-il, a-t-elle encore un sens? Est-il réellement possible d'intervenir sans tomber dans le piège de la dépendance? Ou de l'impérialisme? Que pouvons-nous faire, au Québec, de mieux et de différent?» Pour répondre à ces questions, il propose donc cette brève histoire de l'aide internationale à la québécoise, qui fut d'abord l'affaire de la société civile et des missionnaires avant de devenir «chose d'État».

Le Québec, suggère-t-il, a une longue tradition de coopération internationale. Les pionniers en la matière furent nos missionnaires, les fameuses «Robes noires», qui incarnent déjà, dans leur rapport aux Amérindiens et, ensuite, en Chine et en Afrique, «l'ambiguïté de la relation» ainsi mise en place. Beaudet parle d'un «mélange de paternalisme, de racisme et de solidarité humaine».

Dans cette phase «préhistorique» de la coopération, le sociologue retrouve aussi, au XXe siècle, un courant «rouge», c'est-à-dire un internationalisme de gauche qui critique les interventions de l'Empire britannique et prend parti pour l'Espagne républicaine. Plus de 1200 jeunes Canadiens et Québécois, par exemple, se joindront aux Brigades internationales qui combattent un Franco appuyé par l'Église.

La fin de la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide qui suit marquent les débuts d'une coopération internationale étatique et structurée. Pour gagner la bataille contre les Soviétiques, le président américain Truman affirme, en 1949, qu'il faut amener les pays sous-développés «de notre côté». Au Canada, Diefenbaker suit la tendance. L'âge d'or de l'aide internationale, sur fond de lutte d'intérêts, est lancé.

Au Québec, il faut attendre la Révolution tranquille et Paul Gérin-Lajoie pour participer à ce mouvement qui consiste, pour les sociétés occidentales, à «prendre sa place» dans le monde. Devant cette «menace», le Canada réorientera son aide vers les pays d'Afrique francophone, afin d'étouffer l'autonomisme internationaliste du Québec.

Les années 1960 et 1970 sont agitées dans le domaine de la coopération internationale. Au Québec comme ailleurs, des organisations non gouvernementales (ONG), laïques ou chrétiennes (Développement et Paix est fondée en 1967), politisent leurs interventions et contestent la coopération de nature impérialiste. Des militants québécois, favorables au Chili d'Allende et opposés à la guerre du Vietnam, accusent le gouvernement canadien d'opportunisme dans ces dossiers.

Dans les années 1980, Reagan réhabilite l'anticommunisme virulent et appuie des régimes douteux (Arabie saoudite, Pakistan, «contras» nicaraguayens) dans la mesure où ils entravent l'influence soviétique. Le Canada ne conteste pas. L'Agence canadienne de développement international (ACDI), principale instance canadienne en matière de coopération, adopte, à cette époque, le principe de «l'aide liée» (les sommes données ou prêtées doivent être dépensées en biens et services produits par le pays aidant) et appuie les programmes d'ajustement structurel (réduction des dépenses publiques, application radicale de l'économie de marché) imposés aux pays bénéficiaires par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Des ONG dénoncent alors «le rôle questionnable joué par l'aide officielle canadienne pour subjuguer les peuples plutôt que pour les aider à s'émanciper». Des volontaires de SUCO et d'Oxfam-Québec se rendront notamment au Nicaragua et au Salvador pour aider les populations.

L'échec de la coopération à saveur néolibérale — l'Afrique, de toute évidence, ne s'en sort pas — suscitera, à l'occasion du jubilé de l'an 2000, un fort mouvement en faveur d'une aide visant à combattre directement la pauvreté. La naissance de l'altermondialisme s'inscrit dans cette tendance. Malheureusement, les attaques du 11 septembre 2001 viendront freiner cet élan naissant. L'obsession de la sécurité prendra alors le pas sur la lutte contre la pauvreté, comme si l'une pouvait aller sans l'autre.

S'il illustre bien les complexes ambiguïtés de la coopération internationale, l'essai de Pierre Beaudet ne parvient toutefois pas à répondre clairement à certaines des questions essentielles qu'il soulève lui-même. Que serait, par exemple, une aide internationale vraiment efficace, mais non impérialiste et qui ne créerait pas de dépendance? Beaudet n'en fournit pas d'exemple tout à fait convaincant, sinon au passage et trop rapidement. Le «réseau des réseaux» altermondialiste a-t-il réellement influé sur l'évolution de l'Afrique du Sud, de la Bolivie et du Népal? On en attend une démonstration plus probante.

Une autre faiblesse de cet ouvrage tient au fait qu'il s'annonce comme une histoire de la solidarité internationale «au Québec», alors que les initiatives québécoises en cette matière n'y occupent qu'un espace restreint. Normal, dira-t-on peut-être, puisque ce sont les États souverains qui mènent ce jeu. Une conclusion prosouverainiste ne s'impose-t-elle pas, alors, si on souhaite que le Québec, libéré de l'entrave fédérale dans son action internationale, fasse plus et mieux? Le silence de Beaudet à cet égard est décevant.

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Collaborateur du Devoir

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Qui aide qui?

Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec

Pierre Beaudet, Boréal, Montréal, 2009, 208 pages

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