Littérature québécoise - Le « tremblé » des mots

Léchées, timbrées (1993), réédité en poche, annonçait déjà l'écrivain actuel des métaphores rêveuses, des phrases qui déferlent sur la page, laissant parfois dans leur sillage une puissante charge émotionnelle. Léchées, timbrées, avec ses petites histoires pleines d'humour tendre et cruel, laisse un arrière-goût étrange et pénétrant. Nouvelles léchées parce que plusieurs sont rédigées comme des lettres, timbrées parce que certaines dégringolent jusqu'à des limites délirantes, comme Lestés dans le fjord, où une femme se leste de plomb pour rejoindre au fond du Saguenay son mari et sa maîtresse.

Un filon de dérision mélancolique traverse le puzzle de nouvelles. Les personnages masculins et féminins savent la friabilité de leurs infinis, de leurs certitudes, de leurs passions. «C'est toujours l'amour en nous qui est blessé, c'est toujours de l'amour que nous souffrons, même quand nous ne croyons souffrir de rien», Christian Bobin, L'Inespérée. Cet amour fou, qui se canalise par l'écriture parce que c'est la seule façon de se consumer, entièrement par les mots.

Le travail du nouvelliste porte ses fruits à chaque page: le maillage serré du récit, le mélange constant des atmosphères, un réel sens du rythme. L'auteur pousse assez loin l'art du détail, crée des phrases méticuleusement comme autant de barrières de mots qui cloisonnent chaque nouvelle. Il ne se contente pas d'effleurer le langage, il le déflore, le triture, tente de découvrir à travers le «tremblé» des mots les franges imprévisibles de leur sens.

Voici une écriture secrète et offerte qui impose sa présence, qui fouille, qui heurte, qui bat, comme on dit, du pouls de la vie. Faut-il s'étonner que Jean Pierre Girard s'impose aujourd'hui comme l'un des nouvellistes les plus importants de sa génération?

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Collaboratrice du Devoir

Léchées, timbrées

Jean Pierre Girard, L'Instant même, «Poche» nû 30, Québec, 2009, 120 pages

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