Littérature québécoise - Chef-d'oeuvre pour les nuls

Bien entendu, à la vue d'un titre comme celui-là, Le Chef-d'oeuvre, le critique lève un sourcil et pose tout de suite, par prudence, une main sur sa varlope — «grand rabot à poignée, qui se manie à deux mains». Mais le premier roman de Sébastien Filiatrault donne assez tôt, malgré un style plutôt faible, de légers signes d'autodérision qui permettent d'en poursuivre la lecture. Allons tout de même voir.

Notre héros est un gratte-papier dépressif qui décide de prendre sa vie en main, c'est-à-dire de pondre, le titre nous l'annonce, un chef-d'oeuvre. Quelque chose qui, dans son genre, friserait la perfection. Un roman, tenez-vous bien, capable de «décortiquer les hiéroglyphes de l'angoisse humaine». Un classique. Un de ces livres, disait Hemingway, dont tout le monde parle et que personne ne lit.

L'idée est éminemment romantique: accéder au cénacle des vrais grands hommes au moyen d'une oeuvre impérissable, voire, pourquoi pas, parfaitement instantanée. Ce fantasme du chef-d'oeuvre qui s'écrit tout seul, du livre rédemptoire, d'un nouveau statut social auréolé du prestige de celui qui a écrit, c'est la coquille vide qu'essaie de percer le narrateur du Chef-d'oeuvre.

Première étape? Tirer un trait sur son «ancienne vie insignifiante». Ensuite? Se donner un objectif réaliste: «Je marquerai mon époque de ma plume assassine.» Et puis enfin? Devenir écrivain, c'est-à-dire rechercher le malheur et la souffrance qui sont, comme chacun le sait, la matière première de toute véritable oeuvre d'art.

Au fil de multiples digressions, souvent peu pertinentes, le lecteur fera la rapide connaissance du Rital, un ami chaud lapin plutôt insensible aux états d'âme de l'écrivain en herbe, ainsi que d'une ou deux amies qui ne sauront pas consoler le héros de son manque d'inspiration. Son artificielle «chute dans l'enfer de la drogue», l'expulsion volontaire de son appartement, son bref séjour dans les ruelles de Montréal, sa rencontre avec une vieille libraire qui mourra en lui léguant un manuscrit exceptionnel: le reste est à l'avenant, c'est-à-dire léger et peu crédible. Mais à ce compte, le livre pourrait encore être amusant.

Si l'intérêt s'évapore, c'est surtout parce que le style de Filiatrault devient vite sincèrement imbuvable. Lorsqu'il nous raconte, par exemple, que «le soleil est sorti de ses gonds pour prendre le pouls de la population qui battait la cadence». Ou bien: «Je ris à pleines dents dans ma barbe de trois jours.» Ou encore: «Je me suis levé avec une gueule de bois non traité.» Sans oublier: «Il pleuvait à boire debout, mais je n'avais pas soif alors je suis resté couché...»

Le supplice pourrait s'allonger. Pas une page, pas un paragraphe, presque pas une phrase qui ne soient épargnés par ce genre de figures de style. Du Marc Favreau chroniquement sous-alimenté, mais si lourd, si tellement lourd. S'il y avait quelque mérite à pouvoir filer la métaphore «cheap», Sébastien Filiatrault aurait sans doute droit aux plus hautes distinctions.

Voici l'histoire simple, en somme, d'un parcours à obstacles: un désir emprunté, une courte et ubuesque descente aux enfers, une rédemption dérisoire. Et des illusions perdues. À la tonne.

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Collaborateur du Devoir

LE CHEF-D'OEUVRE

Sébastien Filiatrault, Stanké, Montréal, 2008, 256 pages

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