Littérature étrangère - Les mondes multiples de Paul Auster

L’écrivain américain Paul Auster
Photo: Agence France-Presse (photo) L’écrivain américain Paul Auster

«Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m'efforçant de venir à bout d'une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le grand désert américain.» Les tout premiers mots du dernier roman de Paul Auster, Seul dans le noir, son douzième, donnent le ton de ce roman sombre qui fait la part belle au désarroi et à la conscience aiguë du temps qui passe.

August Brill, critique littéraire de 72 ans à la retraite, habite au Vermont avec sa fille et sa petite-fille. Récemment veuf et victime quelques mois auparavant d'un accident de la route qui le contraint à se déplacer en fauteuil roulant, le vieil homme insomniaque s'invente chaque soir des histoires «pour éloigner les fantômes». En l'occurrence: ne pas trop penser à son épouse disparue, aux défaites amoureuses et aux misères du corps, au temps qui passe et qui réduit peu à peu l'homme et tous ses rêves à un peu de poussière. Au creux de sa nuit sans sommeil, l'humeur du protagoniste de Paul Auster lui semble «aussi sombre que la nuit d'obsidienne» qui l'entoure.

Car dans le monde que Brill s'imagine, si les événements du 11-Septembre n'ont jamais eu lieu, et si la guerre en Irak ne dit rien à personne, une terrible guerre civile déchire toutefois les États-Unis depuis l'élection «frauduleuse» de 2000 par laquelle George W. Bush et sa «bande d'escrocs fascistes» ont accédé au pouvoir.

Le vieil homme se raconte l'histoire d'Owen Brick, enlevé à sa vie de magicien à New York pour être plongé en pleine guerre civile, à qui on donne pour mission de tuer l'homme qui est responsable de cette situation («Il l'a inventée, et tout ce qui arrive ou est sur le point d'arriver se trouve dans sa tête»). Son nom? August Brill.

Alors que sa fille Miriam travaille à une biographie de Rose Hawthorne (la fille de l'écrivain Nathaniel Hawthorne), un vers de son oeuvre «pesante et maladroite, au mieux médiocre», prend un sens particulièrement aigu pour Brill: «Et ce monde étrange continue de tourner» («the weird world rolls on», selon le texte original).

Au même moment, sa petite-fille Katya soigne une dépression en regardant à la chaîne des films (tels que La Grande Illusion, Le Voleur de bicyclette et Le Monde d'Apu), qui sont autant d'occasions de commentaires intelligents sur le monde et le cinéma. Pour l'auteur du Voyage d'Anne Blume et de Leviathan, sans conteste la femme semble être l'avenir de l'homme. Mères, épouses, filles, maîtresses, elles incarnent des valeurs de courage, de dévouement, de douceur et de passion dont l'humanité ne saurait se passer.

Mais on le comprend aussi très vite: lire et inventer des histoires sont des façons de construire, brique après brique, sa propre humanité. De résister. D'explorer cet univers de contradictions où nous sommes condamnés à vivre.

Comme c'est le cas pour plusieurs des protagonistes des romans de Paul Auster — et qui sont eux-mêmes très souvent des écrivains —, l'écriture est plus que jamais pour August Brill la meilleure façon d'appréhender le monde, de donner un sens à sa propre vie, de trouver et de nommer sa propre place au sein d'un univers désordonné, chaotique, insaisissable et multiple.

Avec sa réflexion en creux sur la filiation et le passage du temps, Seul dans le noir, l'un des meilleurs crus d'Auster depuis quelques années, nous rappelle qu'«en dépit des maux, de l'ennui et des déceptions, jamais nous ne serons plus près de voir le paradis qu'en vivant dans ce monde».

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Collaborateur du Devoir

SEUL DANS LE NOIR

Paul Auster, Traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf, Leméac/ Actes Sud, Montréal/Arles (France), 2009, 186 pages

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