Littérature française - La sauvagerie en direct, d'après Richard Millet

Richard Millet. Photo: J. Sassier
Photo: Richard Millet. Photo: J. Sassier

Rien de plus secret et de plus imprévisible qu'un écrivain à sa table. On a beau les lire, croire les connaître, ceux qui peaufinent l'envers des idées bien-pensantes ajoutent des strates à la pente irrecevable et abjecte de notre monde.

Il est périlleux, assurément, de cerner sans méditation l'opus noir de Richard Millet, La Confession négative. Ses cinq cents pages d'écriture propre à vous subjuguer ou à vous faire désespérer à tout jamais de l'héroïsme du mal, consacrées à la guerre au Liban en 1975, croisent de ramifications les univers révolus qui ont précédemment hanté Millet. S'y ajoute une contre-apologie subversive de la guerre civile.

Attention, sujet insoutenable. Infernal et vide de salut: «[...] étranger à moi-même, c'est-à-dire plus que jamais étranger à mes victimes», la fonction des armes, le meurtre. Telle est globalement l'entreprise. À pleurer.

Folie funèbre

Forte de sa «taisure» publique, de sa carrure hors normes, s'enfonçant sous la lecture de Blanchot dans les espaces négatifs, désormais de plus en plus documentés par la littérature, la volonté romanesque de Millet délibère sur lesdites vertus de l'immonde.

Indubitable: elle se développe en forme de fugue. Voilà pour la forme, le talent. Maintenant, le fond: depuis Ma vie parmi les ombres (2003), c'est lui qui le dit, il prête à ses personnages des vues très proches des siennes. Mais aux détails, le lecteur peut savoir qu'il demeure dans la fiction. Le «je» du narrateur n'est pas l'auteur, mais cela tient à un fil: ne pas confondre détachement démoniaque, sensibilité bourrue et crime réel.

Retenu presque jalousement, La Confession négative est l'aboutissement d'une pensée dure, ciselée dans la prose d'une quarantaine d'ouvrages. De la noire litanie corrézienne, des obsessions querelleuses de Millet, il ressort ici un autre «cuistre», «une gourle à peine dégrossie, un garçon tout juste sorti de l'université». Cet alter ego en raté de la vie, amoral, faible, obéit lucidement à des assassins fanatiques, des phalangistes chrétiens armés du Liban. La kalachnikov s'est trouvé une cause.

Réactionnaire atavique, comme le sont séculairement maints ruraux, méfiants, retors et pingres par dénuement, son triste sire nous embarque pour trois semaines d'«excitation négative», durant lesquelles son désoeuvrement prend la pleine dimension d'une «maudissure».

L'objet du livre est là: dans la révolte vaniteuse et haineuse qui, selon Millet, conduit à l'acquiescement des armes, à la fatalité. Qu'est-ce à dire, sinon que l'oeuvre entraîne la vérité humaine dans une sincérité étale, non repentante, qu'il faudra au lecteur absoudre ou condamner.

Millet en misanthrope

La lire? Vous êtes prévenus. Lire vite ne servira à rien. L'oeuvre est complexe, malsaine, mêlant les exactions au devenir écrivain et humain. Quand Millet raconte le monde archaïque de sa Corrèze ancestrale, avec son ton personnel, fasciné par le mal, le laid, le puant, il refuse la nostalgie, les effets de mode, la modernité, la béatitude. Il lui arrive d'être drôle, mais le plus souvent il peint l'abject. Si une solidarité avec les échoués de la modernité lui inspire une vague pitié, sa conscience pleine de morgue l'emporte vers ce qui la fait exister: la douleur, l'effroi; ici et là, une reconnaissance.

Millet assume tout cela. Voilà pourquoi il n'idéalise rien. Pas d'arrogance urbaine, rien d'autre que des espaces sombres, contenant l'horreur, substitués à ceux de jadis, irrecevables à force d'être déshérités, isolés, hermétiques aux bienfaits des lois.

Une presse bien-pensante et agitée instrumentalise déjà des citations isolées. L'éditeur a posé un avertissement: la première personne ne reflète pas la pensée de l'auteur. Récupérer les humeurs vilaines, acrimonieuses et aliénées des personnages est une erreur. Millet n'en a cure; combien il hait la dégénérescence, il l'écrira encore.

Gouffres du sauvage

Éditeur chez Gallimard des Bienveillantes de Benjamin Littell, Millet relance la polémique sur la fiction, roman ou récit, et sur ses liens avec le documentaire. Lui-même a écrit Beyrouth (Champ Vallon, 1987) et Un balcon? Beyrouth (La Table ronde, 1994), parts douloureuses d'une initiation négative et d'une perte irréparable.

Fureur et monstruosité de «l'ignominie partisane» côtoient ainsi Alain Grandbois, Genet, Dostoïevski et Rilke. De Montreuil à Beyrouth, en passant par l'université, la gauche, Vincennes, le Québec, Millet se rapproche de Guyotat, sans sa feuille de route militaire et politique. Il a des prédécesseurs, qu'il faut revoir, ces Lafcadio de Gide et Meursault de Camus.

On entre dans le corps d'un guerrier. Le massacre jouissif commence. On arpente la geôle mentale et crépusculaire d'un narrateur lettré, nanti d'un sexe et d'un paquet d'armes.

Commencent les mots inversés. L'ère du négatif. De la hargne, de l'obscène, de l'infâme, du mercenaire: «la mort comme sentiment d'irréalité absolue».

À vrai dire, les scènes enfantines qui ponctuent celles de pure cruauté m'ont paru impies.

Imposture, autisme, atrocités éclaboussent les prix Nobel et toute notre morale sacrée, pour démontrer le déclin spirituel et la décadence. Le récit de ce meurtrier lettré de La Quarantaine, vengeur présumé des suppliciés de Damour et Jiyyé, fait horreur.

Millet a relu Genet, les ignominies de Sabra et de Chatila. «L'homme s'enivre de son propre cloaque», fait dire Millet à un figurant, ombre parmi les humiliés de l'histoire qui ont pris le pouvoir. Quant à moi, je vous recommande d'ouvrir Raconter et mourir de Thierry Hentsch. L'Occident ne doit pas occulter son horizon de mort.

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Collaboratrice du Devoir

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La Confession négative

Richard Millet, NRF Gallimard, Paris, 2009, 525 pages

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