Les accommodements raisonnables du père Benoît Lacroix

Le père Benoît Lacroix a fait ses accommodements, avec l’Église et avec son temps.
Photo: Jacques Grenier Le père Benoît Lacroix a fait ses accommodements, avec l’Église et avec son temps.
Il est droit comme un «i», a le regard clair d'azur. À 93 ans, il a traversé le siècle en amoureux de la poésie et des grands espaces. C'est cet espace, celui du fleuve, celui du ciel, qui a été son premier contact avec ce qu'on appelle la religion. Avant de trouver Dieu chez les hommes, le père Lacroix l'a trouvé dans la nature, comme il l'explique dans son bureau de la résidence des Dominicains, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, où il vit depuis plusieurs décennies. Chrétien, il l'est devenu «avec le temps», constate-t-il.

Cette relation avec la nature lui vient peut-être d'ailleurs, admet-il, de la philosophie des Amérindiens micmacs et abénakis, qui vivaient près de chez lui, à Saint-Michel-de-Bellechasse. Le père Benoît Lacroix en raconte d'ailleurs un bout sur son enfance en général dans le livre La mer récompense le fleuve, qui retrace son parcours à travers des entretiens avec Simone Saumur-Lambert et Pierrot Lambert et qui vient de paraître chez Fides.

Entre une mère très pieuse et un père conteur, l'homme a appris à vivre dans les nuances et la tolérance. Il se souvient, par exemple, que sa mère, «à la limite du scrupule», en entendant ses enfants chanter des chansons plutôt grivoises, disait: «Quand c'est chanté, c'est pas péché.» Ou encore qu'à l'époque où les curés interdisaient la danse, et qu'on recevait de la famille de loin, le père disait: «On va danser et on va se confesser samedi.»

Le temps des grands pouvoirs

Dominicain, Benoît Lacroix a connu les temps de grands pouvoirs du clergé, l'époque par exemple où les membres de sa famille s'agenouillaient devant lui lorsqu'il était de passage, tout de blanc vêtu, dans son village de Saint-Michel-de-Bellechasse. Il a aussi connu le vent d'anticléricalisme qui a soufflé, et qui souffle encore, sur le Québec depuis les années 1960. Rien qui n'ait pu altérer le regard paisible qui passe sur le monde. «Je ne suis pas un homme de pouvoir», dit-il tout simplement, sans aucun regret. «Notre forme obsessive de catholicisme ne pouvait plus durer. Nos pouvoirs en tant que clercs et religieux ne pouvaient plus durer», écrit-il encore dans ces entretiens.

L'homme a fait ses accommodements, avec l'Église et avec son temps. Dans le livre qui lui est consacré, il raconte avoir très mal pris, au départ, les directives de l'encyclique Humanae vitae, notamment sur la contraception.

«Je l'ai vécu en lisant mal l'encyclique Humanae Vitae qui venait contredire ce que j'avais pu dire à certains époux et à certaines épouses en particulier. Je pense à tel cousin de la campagne arrivant en ville et faisant face à des situations concrètes. Humanae vitae disait non à la pilule!», Plus tard, après une lecture plus attentive, il s'est ravisé, «Eh oui, l'encyclique offre un large éclairage et bien au-delà de la morale à court terme; à moi de suivre la route qui sera la plus généreuse, pour moi et pour mes proches.»

En entrevue, le père Lacroix précise qu'il considère que l'Église ne devrait pas s'immiscer dans la vie privée des gens, mais il épouse le principe selon lequel la famille est le but premier du mariage. «Il est essentiel historiquement que l'on défende coûte que coûte l'institution familiale sans laquelle une société ne peut pas durer. Ainsi, si une conduite, une manière particulière de vivre, s'oppose à la famille, elle ne devrait pas s'imposer comme norme générale», lit-on dans ses entretiens.

En entrevue, le père Lacroix associe le mouvement anticlérical à la forte urbanisation qui l'a accompagné. En ville, d'ailleurs, faute d'espace, les familles nombreuses sont moins les bienvenues, constate-t-il.

L'espace revient donc constamment dans le discours de cet amoureux du fleuve et de la mer. Tout récemment, alors qu'il accompagnait les participants à la Grande Traversée de la Gaspésie, sur le fleuve Saint-Laurent, le bateau qui les abritait s'est pris dans les glaces, près de Matane. Et le père Benoît Lacroix se souvient avec bonheur de cet instant où les passagers dont il était ont dû se plier au rythme des marées, à la volonté du vent.

Le Québec et le fait français

Lorsqu'il parle de politique, l'homme évoque aussi cette notion d'espace. Il trouve dommage, par exemple, d'enfermer le Québec dans des frontières qui ont été établies par d'autres en 1867. Pour lui, le fait français dépasse ses frontières, et c'est ce fait qu'il veut défendre à tout prix.

«J'ajoute que, pour être un meilleur pays, le Québec devrait chercher aussi à élargir les lieux de sa pensée... et de ses rêves, et s'asseoir avec les autres francophones d'Amérique pour recréer une nouvelle unité politique, mais sans partisanerie exagérée. Est-ce possible?», peut-on lire dans ses entretiens. Il aime rappeler d'ailleurs que, historiquement, le mot «canadien» a précisément servi à assurer la survivance du fait français, comme le Ô Canada, d'ailleurs.

C'est dans ce fait français que ce médiéviste, aussi épris de culture populaire, a aimé puiser pour tracer des liens entre ce Canada français et la culture du Moyen Âge.

«Je pense au langage de mon père avec ses mots des XIIe et XIIIe siècles, par exemple, accoutumance, attisoner, attrayance, donaison, entailler, estriver, garnement, safre, riser», note-t-il.

Le père Lacroix a la mémoire longue, donc. Pourtant, il a renoncé à écrire un livre sur l'art de vieillir. Il a choisi plutôt l'art de vivre, voire l'art de naître, pour continuer de fixer sur le monde des yeux bleus brillants comme des yeux d'enfants. «À 93 ans, on sent l'avenir tout proche... et on le devine autrement. Le visible dérange moins», écrit-il. S'il relève que le monde moderne est complètement épris de son moi et traverse une période de doute, il se réjouit, par exemple, de l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis. Et de son bureau du chemin de la Côte-Sainte-Catherine, qui donne sur diverses écoles, il regarde chaque jour, confiant, serein, l'avenir se lever devant lui.

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La mer récompense le fleuve

Parcours du père Lacroix, Conversations avec Simone Saumur-Lambert et Pierrot Lambert, Fides, Montréal, 2009, 314 pages
5 commentaires
  • Jocelyn Lauzier - Inscrit 28 février 2009 05 h 37

    Le Père B. Lacroix

    C'est toujours un plaisir de recevoir le Père Lacroix chez lui, à Saint-Michel-de-Bellechasse. Nous avons tous l'impression d'attendre impatiemment la visite d'un ami. J. Lauzier, Saint-Michel-de-Bellechasse.

  • Sylvie Rochon - Abonné 28 février 2009 06 h 02

    Plaisir anticipé

    J'ai bien hâte de me plonger dans ce livre afin de savourer les réflexions et les souvenirs de cet homme d'exception.

  • Roland Berger - Inscrit 28 février 2009 15 h 33

    Profondément catholique

    Benoît Lacroix rejoint les quelques catholiques qu'on pourrait dire réfléchis qui arrivent toujours à dompter la révolte que soulèvent des positions anti-humaines de leur Église en imaginant des raisons profondément songées qu'ils sont seuls à comprendre. Heureusement, il n'en reste plus beaucoup.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Martine Tiramani - Inscrite 28 février 2009 21 h 12

    longue vie a vous,pere b lacroix

    quelle serenite cet homme semble degager.moi aussi j ai bien hate de me procurer ce livre.ca fait du bien entendre quelqu un parler de tisser des liens avec d autres canadienFRANCAIS. nos familles ancestrales sont dispersees partout au canada et partout en amerique.merci, plus longue vie a vous.

  • Marie-T TRACHY - Inscrit 12 juillet 2009 11 h 58

    Excellent

    Je suis d'accord 100% avec ces propos.l faut dire son opinion.