Le sens du voyage

Grand reporter pour le magazine allemand Der Spiegel, voyageur insatiable, observateur impitoyable des guerres d'Asie, du Vietnam au Cambodge, Tiziano Terzani fut tout cela.

Quand Tiziano Terzani amorce les conversations avec son fils Folco, dont ce livre est issu, il sait qu'il n'en a plus pour longtemps. Le cancer ronge son corps épuisé, il a soixante-six ans et, pour son fils, il entreprend de raconter le voyage de sa vie. D'autres seraient anxieux, lui est serein, et quand on lui demande où il trouve la source de cette sérénité, il confie qu'il a fait tout ce qu'il a voulu faire et qu'il n'a aucun regret. Mais plus on l'écoute, plus on voit que cette sérénité repose sur un long cheminement qui, à travers chaque étape, l'a conduit au détachement.

Que dans cette ascèse de la fin nous entendions un écho de la spiritualité indienne peut nous surprendre, car le récit nous met en présence d'un homme jouisseur, intempestif, inconstant et que rien ne semblait préparer à la sagesse. La lecture de ces entretiens nous montre cependant que, sous cette vie d'aventurier, menée souvent loin de la famille et des obligations ordinaires, c'est l'excès lui-même qui a forgé le dépouillement.

Ce pourrait être une leçon importante de ce livre, best-seller depuis sa parution en Europe, une sorte de quitte ou double: une vie vécue si intensément ne peut trouver sa résolution que dans le consentement à la finitude, et plus elle aura été intense, plus son achèvement sera souverain et détaché.

On peut penser à Michael Herr, à Bruce Chatwin, à quelques autres grands reporters. Mais Terzani a ceci de particulier, il connaît ses faiblesses depuis le début et à son fils il les avoue toutes. Rien de complaisant dans son récit, rien non plus qui évite la dérision: chaque fois qu'un hasard est la vraie raison de ce qui pourrait être présenté comme un exploit, il s'efface devant le jeu du destin. Une succession aussi riche et dense de voyages et d'écritures pourrait n'avoir aucune trame de fond, mais dans la mémoire de Terzani, la trame essentielle, c'est la banalité du désir et la formation, lente et confuse, d'une conscience qui va au-delà de l'apparence. L'histoire, en effet, attend le grand reporter presque aussi frénétiquement qu'elle porte ses héros: témoin des grandes convulsions politiques de la seconde moitié du vingtième siècle, le reporter domine la scène, il regarde en face la violence et le mal, il en décrit les aspects cyniques chez les tyrans autant qu'il s'attarde à la misère des opprimés. Mais lui, comme dans cette scène des souvenirs de fumeries d'opium dans Phnom Penh, apprend nécessairement, parce qu'il n'est pas l'acteur de ces absurdités, qu'il ne peut être que le héros de sa propre vie. Il devient philosophe.

Journaliste, ironiste, sage

Ce demi-siècle a vu l'avènement d'un journalisme de courage et mondialisé; Terzani a fait partie de ces observateurs de l'impérialisme, il a tout vu. Mais il a aussi voulu tout comprendre. Formé dans le moule des grandes études classiques à Florence et à Pise, il en a gardé le sens de l'étude et la confiance dans la connaissance. Comment ce jeune avocat devint journaliste en Chine et se trouva aux premières loges de la révolution culturelle, on le comprend quand on relit son projet politique sur le fond de son éducation traditionnelle: c'est l'histoire d'une génération, la passion de l'engagement, les utopies du marxisme révolutionnaire, mais aussi l'histoire d'une désillusion aussi rapide que brutale. La Chine qu'il rencontre n'est déjà plus celle de son idole, Edgar Snow. Il en sera expulsé. «J'ai voulu, écrit-il, être un Florentin qui voit le monde autrement.» Il y est parvenu.

On ne résume pas un parcours aussi touffu, on en retient cependant une émotion très particulière: c'est la révolte impuissante contre la guerre, contre la répétition de la violence, dont nous retrouvons l'expression dans ses Lettres contre la guerre (Liana Levi, 2002). La guerre est-elle le dernier mot de l'Histoire? Le grand reporter, se déplaçant sur tous les fronts, est tenté de le penser; il a toujours le nez collé dessus. Quand il relie la fin du communisme et l'émergence de l'islam fondamentaliste, ce n'est pas seulement la guerre qui forme la trame du récit, c'est le mouvement quasi tectonique de l'Histoire avec une majuscule. Dans quelle position faut-il se trouver pour le sentir? C'est la question qu'on peut adresser à ce récit où le scandale moral affleure dans chaque scène, dans chaque lieu, et où la détresse de l'écrivain est si vive devant l'ignorance qu'il doit s'en protéger en mimant la légèreté. On le sentira, pour ne donner qu'un exemple, dans le récit qu'il fait de sa visite du Potala, où il se laissa enfermer pour échapper aux insultes des gardes chinois à l'endroit des dieux tibétains.

À son fils attentif, il raconte tout, les passions comme les déceptions. Il décrit le rôle des livres, mais aussi l'amour des objets simples rapportés de ces endroits riches en traditions. Mais surtout, il raconte des histoires, des centaines d'histoires, comme celle du trésor de Yamashita, le genre d'histoire qu'aimait Michael Herr, les dessous cachés de la grande Histoire. Plus ces histoires s'accumulent, plus on voit s'esquisser le rire bouddhique de Terzani, et quand la maladie qui va l'emporter vient inverser le sens de la course, il est prêt: il retourne sur l'Himalaya et récapitule les leçons de cette frénésie. Le message de l'Orient lui revient sous une autre forme, et il se découvre capable de sérénité malgré la violence et la honte. La fin du récit s'adresse, à travers Folco, à une jeunesse tentée par le cynisme: Terzani livre un message d'espoir, les dieux sont entrelacés avec les démons, le sens du voyage pourrait être de l'accepter.

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Collaborateur du Devoir

La fin est mon commencement

Un père raconte à son fils le grand voyage de la vie

Tiziano Terzani, avec la collaboration de Folco Terzani

Traduit de l'italien par Fabienne-Andréa Costaé, Éditions des Arènes / Éditions Intervalles, Paris, 2008, 492 pages
1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 28 février 2009 19 h 59

    Fin de vie préparé, ouverte

    Oser une fin de vie
    préparée, courageuse,ouverte,porteuse de vie