Littérature québécoise - Chansons du désespoir tranquille

La trouvaille est belle. Nicolas Charette, dans la quinzaine de nouvelles de Jour de chance, témoigne d'une plume extrêmement sensible aux hésitations et aux oscillations de ses personnages, à leurs fêlures les plus intimes.

Dans le même registre, attentif aux silences et aux moments apparemment ordinaires de la vie, il faut penser à Raymond Carver, aux nouvelles de Hemingway, à celles de Tchekhov peut-être. C'est-à-dire à des histoires courtes portant une attention particulière à certains détails qui savent mettre en relief l'état d'esprit des personnages. Le plus souvent: désarroi, doute, amertume, solitude. Tout un volet, immense et silencieux, de la condition humaine.

Cette première oeuvre insuffle ainsi la vie à des moments saisis dans des univers souvent très éloignés les uns des autres. Au hasard d'une visite à New York, un homme lutte contre le démon du jeu qui l'habite encore (Ozzman75), tandis que Mise en forme nous révèle la faible confiance en lui d'un adepte de musculation. Plus loin, un travailleur de la construction à l'équilibre fragile, alcoolique en rémission, doit se résigner à voir sa fille adolescente devenir une femme (Une mince affaire).

Jour de chance, c'est aussi une querelle de couple qui s'éternise sur fond de match de hockey (Bébé Lindros) ou l'agonie définitive d'une histoire d'amour, symbolisée par un rôti de boeuf carbonisé baignant dans l'eau sale de l'évier: «Il y avait leur histoire qui manquait d'air et qui poussait de l'intérieur, contre son ventre, ses côtes et sa poitrine. Il y avait ce monde qu'il gardait captif depuis toujours, ce petit rêve au fond de son âme» (Tu sens le boeuf).

Dans Ma mère sent bon, qui est peut-être l'une des nouvelles les plus fortes du recueil, un homme se souvient avec beaucoup de tendresse, à la mort de sa mère alcoolique, de son enfance malheureuse, des confidences tardives qu'elle lui a faites et de leur lente réconciliation. Il se souvient ainsi que, vers l'âge de dix ans, il s'était mis à faire de la musculation pour pouvoir un jour lui régler son compte: «Elle avait éclaté de rire en regardant mon frère, qui ne disait rien et qui buvait sa bière à petites gorgées, les yeux vitreux et égarés. Puis elle avait calé trois grosses gorgées et s'était retournée vers moi. — T'as ben beau t'essayer, mon p'tit crisse! T'as ben beau... qu'elle m'avait dit.» Une troublante histoire de fragilité et de pardon.

On y trouve aussi, sans trop s'en étonner, une vision du couple impitoyable, embrouillée de lourds silences, de guerres domestiques, d'échecs en puissance. Jour de chance, à ce chapitre, distille de troublants accents de vérité. Même si on ne lit pas pour retrouver le réel, pas forcément, lorsqu'on le rencontre avec autant d'acuité au détour d'une page, il faut savoir reconnaître que cet «effet» est avant tout le fruit patient d'un travail d'écriture et d'observation hors de l'ordinaire. Avec beaucoup de subtilité et de savoir-faire, l'écriture de Nicolas Charette parvient à se glisser sous les apparences.

Le livre refermé, on pourra penser à cette phrase de Thoreau: «La plupart des hommes mènent des vies de désespoir tranquille et vont à la tombe avec cette chanson encore en eux.» Cette chanson un peu triste, rien qu'un peu, Nicolas Charette, qui n'a pas encore trente ans, la connaît à l'évidence par coeur.

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Collaborateur du Devoir

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JOUR DE CHANCE

Nicolas Charette

Boréal

Montréal, 2009, 232 pages