Le capitalisme destructeur, entre Freud et Keynes

Le contexte de la dernière année est troublant: la dissection, à Wall Street, d'une mécanique de profit que plusieurs apparentent à une structure pyramidale; l'émergence d'une récession mondiale; et, pour bien cimenter le gâchis, la mise à contribution massive de l'argent des contribuables pour éponger ce que plusieurs voient comme l'ultime dérapage d'un marché incapable de se contrôler. Des milliards partis en fumée pendant qu'une minorité d'acteurs, de banquiers et de courtiers cherchaient à maximiser les primes de fin d'année.

Face à la crise, Gilles Dostaler et Bernard Maris, coauteurs de Capitalisme et pulsion de mort, reviennent sur la force destructrice de l'argent à travers la pensée du psychanalyste Sigmund Freud et de l'économiste britannique John Maynard Keynes. Un ouvrage de grande qualité, déjà en deuxième tirage en France, qui suscite la réflexion sur ce qui fait tourner la machine et conclut en souhaitant l'avènement d'un modèle nouveau.

«Jusqu'à l'automne dernier, on était à contre-courant du discours dominant», reconnaît d'emblée Gilles Dostaler, historien de la pensée économique à l'Université du Québec à Montréal et auteur de nombreux ouvrages sur Keynes. Les deux hommes se sont rencontrés il y a une dizaine d'années, en France, et leur projet est né il y a trois ou quatre ans, au moment où personne ne se doutait de ce qui s'en venait. «Mais avec la crise engendrée par les "subprimes" [les prêts hypothécaires à risque élevé], le discours dominant a changé complètement.»

Avec Bernard Maris, professeur d'université, auteur d'Antimanuel d'économie et directeur adjoint de la rédaction de Charlie Hebdo, Gilles Dostaler se sert du double prisme offert par Freud et Keynes pour se pencher sur le rôle de l'argent «comme fin en soi», avec toutes les conséquences que cela occasionne sur le monde et les relations humaines.

La réflexion s'articule d'abord autour de la pulsion de mort découverte par Freud. Présente en chacun de nous, elle ferait en sorte que toute forme de vie éprouve un désir de mourir. Les auteurs précisent que son objectif, toutefois, est retardé par la pulsion de vie. Entre-temps, il y a un détour, qui passe par l'accumulation de biens matériels et d'argent, purement et simplement. «Nous accumulons pour aller le plus tard possible vers la mort.»

Autrement dit, le temps ne sert plus qu'à accumuler, avec toute la destruction que cela comporte. Ce qui n'est pas sans lien, disent-ils, avec les stratégies d'investissement spéculatives qui caractérisent désormais le système, ou ces bourreaux de travail qui ne vivent que pour raffiner les décimales du rendement, peu importe le nombre d'heures qu'il faut y consacrer.

La roue tourne sans cesse. On ne ferme jamais les livres, jamais il n'y a d'équilibre. «Ce qu'enseignent Freud et Keynes, c'est que ce désir d'équilibre qui appartient au capitalisme, toujours présent, mais toujours repoussé dans la croissance, n'est autre qu'une pulsion de mort, écrivent-ils. Détruire, puis se détruire et mourir constituent aussi l'esprit du capitalisme. Sur les marchés circulent des marchandises cristallisant le temps de travail des hommes, mais aussi de la souffrance, de la culpabilité et de la haine.»

Chez Keynes, qui avait lu Freud, cette pulsion se traduit par l'amour de l'argent, qui selon lui est le «problème moral de notre temps». Car, selon les auteurs, «dans la concurrence et l'amour de l'argent gisent les causes de la violence sociale». Dans l'esprit de Keynes, la monnaie n'est pas un instrument neutre qui ne sert qu'à conclure des échanges. Selon lui, elle est plutôt l'objet d'un «amour irrationnel» qui est «le moteur du capitalisme».

Il ne s'agit toutefois pas de «refonder le capitalisme, comme il est dit aujourd'hui un peu partout», disent les deux économistes. La référence à Nicolas Sarkozy, qui a répété ces mots sur plusieurs tribunes depuis l'automne, est évidente. Il faudrait plutôt «savoir si on peut dépasser un système fondé sur l'accumulation indéfinie et la destruction sans limite de la nature. Le virage vers une économie "environnementale" risque de n'être que le projet capitaliste peint en vert. [...] Il ne s'agit plus de refonder, mais de dépasser, de penser autre chose».

L'objectif est louable. Or, s'il fallait trouver un seul point faible à ce qu'ont fait MM. Dostaler et Maris, il se trouve dans le travail d'édition, qui n'est pas de leur ressort. À plusieurs endroits, des virgules s'introduisent ici et là sans raison apparente. Par exemple, entre le sujet et le verbe. On pardonnera ces irritants, car le texte, par ailleurs, est d'une élégance sublime.

Face à la crise, on serait tenté de poser la simple question suivante: est-il possible d'être optimiste pour la suite des choses? «Je le suis modérément, dit M. Dostaler. Les événements vont forcer des changements. Il n'y a pas seulement la crise économique, il y a la crise écologique. Peut-être que les sociétés vont comprendre qu'il faut des changements à l'interne, mais aussi à l'échelle mondiale.»

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Capitalisme et pulsion de mort

Gilles Dostaler et Bernard Maris

Albin Michel

Paris, 2009, 168 pages
 
11 commentaires
  • rodolphe bourgeoys - Inscrit 21 février 2009 08 h 59

    Du vieux présenté comme innovateur: reculons à l'accumulation du grain

    Il s'agit là d'une tragique erreur qui date de plusieurs millénaires. On passe à côté du point essentiel: la volonté d'accumuler pour accumuler existait avant l'argent. C'est une erreur issue d'un moralisme simplificateur qui date depuis au moins Jesus.

    Quand on a étudié l'histoire un peu, on apprend que bien avant l'invention de l'argent, la volonté d'accumuler existait déjà. Le problème a commencé dès la sédentarisation et la création des premières villes, dès qu'il a été réalisé qu'un homme pouvait s'accaparer plus que ses besoins. Ça commence avec l'agriculture et la ville. Il devient nécessaire de stocker le grain dans des grenier afin de réguler l'apport alimentaire à travers le cycle des saisons, mais aussi pour nourrir la ville. La ville, aussi, est marquée par la division du travail. Certains sont forgeront, certains autres menuisier et certains autres occupent des fonctions non productives, comme les prêtres, les scribes, les astrologues, les artistes et l'aristocracie guerrière. Éventuellement s'ajouteront les scientifiques, les enseignants, les avocats, etc. Il émerge une catégorie de personnes payées pour penser. Ces gens, nourris grace au grenier municipal comprennent bien que le lien entre le travail et les fruits peut être abstrait, surtout qu'ils n'ont que ça à faire, de penser. Entre cultiver la terre et manger du blé, le lien est évident. Mais le lien entre produire des mythes, rédiger des documents ou se battre et manger du pain l'est beaucoup moins. Ils comprendront qu'on peut échanger un service ou une oeuvre intellectuelle contre sa pitence. Ils comprendront aussi que plus quelqu'un accumule de blé, plus il est en mesure de s'acheter les services de gens qui développeront sa gloire, comme des guerriers qui se batteront pour lui, des prêtres qui diront que l'autorité est voulu par Dieu et que le roi est bon, des scribes qui rendront les lois éternelles, les artistes qui font des portraits, les précepteurs qui forment les roi, etc. Il devient alors tentant de séquestrer le grain et de l'accumuler. On invente l'impôt et le lien de servage pesant sur les agriculteurs. Ainsi, certains, les seigneurs et les prêtres, peuvent prétendre avoir un droit de propriété sur les récoltes d'autrui. Ils accumulent les grains et ensuite présentent leurs exigences aux agriculteurs affamés (comble de sarcasme) en échange d'un peu du blé séquestré dans le grenier. Il y avait toutefois une limite à ce système: le grain peut se gâter et alors, il devient inutile de l'accumuler davantage. Éventuellement, la monnaie sera inventée qui remédiera à ce problème. Difficile de dire si l'argent a été inventée expressément à cette fin ou si elle était initialement un instrument neutre d'échange et fut ensuite détournée par ceux qui on compris son potentiel. Néanmoins, et qu'importe ce qu'en disent les simplistes, la cupidité et le désir d'accumuler existaient avant l'argent.

    On ne compte plus les siècles et les moralistes à un dollar qui veulent nous faire croire que la poursuite de la richesses matérielle, et en particulier sous la terrible forme, l'Armaguedon que serait l'argent, constituerait le mal à l'état pur. À chaque récession on y a droit. Chaque récession, apparemment échec du capitalisme et du rêve américian, nourri un pessimisme marqué au coin de la jalousie et du ressentiement (je suggère le roman de Doistoievski "Notes d'un sous-terrain" et l'essai de Nietzsche "Le crépuscule des idoles") qui se manifeste par un regain de moralisme à la sauce catholique-boudhiste. On y avait déjà droit au moyen-âge. Quant à l'envirronnement, ça ne tient pas : auparavant, c'était la natalité excessive qui représentait un danger. D'ailleurs, le capitalisme (privé comme ici, ou monopolistique et d'État comme en URSS) est le système qui a permis la recherche et le développement nécessaire à l'avènement du contrôle des naissances. Le monde social et l'envirronnement ne se porterait vraiment pas mieux si on retournait à l'époque où la pulsion de mort se manifestait par les guerres saintes, l'Inquisition et l'accumulation...de bûchers !

  • Nichol Nicole - Inscrite 21 février 2009 09 h 17

    Intéressant

    Ayant lu les deux auteurs Freud et Keynes, la corrélation est intéressante.
    Nous nous dirigeons certainement vers une autre forme de marché et ma question est; es-ce que nous vivrons une autre bulle qui cette fois ci sera la bulle verte ? la roue n'arrêtera pas de tourner tant et aussi longtemps que le système fonctionnera.
    Il y a aussi Muhammad Yunus (prix nobel de la paix) qui parle d'un renouvellement du capitalisme, le social business qui constitue entre autre qu'une entreprise ne rénumère pas ces actionnaires
    Ont verra comment l'amérique va surfer dans cette révolution culturelle si cette nouvelle définition du capitalisme prend place.
    Qui sera le nouveau Keynes du XX1 siècle de cette nouvelle économie ?
    Comment es-ce que l'amérique fera pour rattrapper le temps perdu ? toutes ces questions pour l'instant sont en étude.
    L'inde , l'asie L'union Européenne ,La russie, L'amérique etccc harmoniser toutes ces économies. C'est tout un défi mondial qui prendra beaucoup beaucoup de temps et de patience.
    La carte géographique économique est en plein tracé, les pays refont le tracé actuellement.La face du globe va changer aussi.
    Un nouveau monde est a notre porte !

  • Guy Fafard - Inscrit 21 février 2009 09 h 28

    Le titre est accrocheur

    Si le titre est accrocheur mais le communisme et le socialisme sont loins d'être des solutions valables. Les pays qui les ont appliquées ont fait des faillites monumentales. Qu'on pense à l'URSS et au régime NAZI, des systèmes qui n'ont pas tenu la route.

    Le capitalisme requiert des clôtures et des normes pour contrer les voleurs en cravate et le laisser faire du libéralisme intégral.

    Les lois doivent être ajustées pour contrôler le banditisme qui s'installe quand il y a un manque de morale et d'éthique pour que règne un peu plus de justice.

  • Fernand Trudel - Inscrit 21 février 2009 10 h 36

    Encore un maudit français ui vient nous faire la leçon

    Encore un maudit français qui vient nous faire la leçon dans son language sipureux et accrocheur. Ah qu'il maitrise bien cette langue ce Monsieur journaliste. Il a de belles lectuures et une capacité de déformer et de mêler tout.

    La crise écologique n'existe que dans l'esprit de certains qui nous font croire que l'homme peut contrôler le climat de l'univers oubliant que la terre a ce pouvoir autorégulateur capable d'annuler tout geste de l'homme. La crise financière ne peut être associée à l'arnaque kiotiste qui veut créer un gouvernement mondial par des activistes anticapitalistes avoués. Les verts ont rejoint la gauche socialiste et communiste et la France n'y échappe pas. N'assistons nous pas en France à la naissance d'un Parti Anticapitaliste issu du Mouvement Utopia réunissant les socialistes, les altermondialistes et les verts ?

    Si les cambistes de Wall Street ont créé des bulles spéculatives et les banques ont pris des risques démesurés, ce n'est pas la faute au système capitaliste mais à des individus cupides avides de faire de l'argent rapidement. La seule faute des gouvernementsa a été d'être trop passéistes et pas assez avisés. Que penser de la loi Clinton qui a permis aux banques de prêter même aux insolvables?

    Quant à la théorie de Keynes dont l'auteur parle, les économistes actuels l'ont rejetés comme une tare du système qui augmente les tentacules de l'état dans l'économie au point de l'étouffer. On associe cette théorie à l'état socialiste, ce qui ressemble étrangement à l'héritage que Sarkosy a reçu en arrivant au pouvoir. L'État intervient, réglemente, norme et avilie toute initiative individuelle. De quoi asphixier une économie toute entière. Les économies socialistes ont toutes failli, comme quoi il faut cesser d'être dogmatique et jouer à l'économiste...

    Ce que ce pleutre français nous harrangue c'est la vertu du socialisme qui fait que la France est sans dessus-dessous depuis 1968 au point ou les émeutes et les revendications musclés de la gauche sont devenus monnaie courante. Est-ce mieux que notre paisible Amérique? Non, alors allez prêcher ailleurs maudit français. En Algérie peut-être ...

  • Benoit Simoneau - Abonné 22 février 2009 06 h 12

    @ Fernand Trudel

    Monsieur, avez-vous lu le livre? Non? C'est bien ce que je pensais.

    Pour le bénéfice de tous, ça serait bien si, en conséquence, vous pourriez vous la fermer.

    Merci à l'avance.