Littérature québécoise - À tombeau ouvert

Toute littérature «de genre» carbure forcément au cliché. Comme pour le martini, le blues avec ses trois accords et ses douze mesures ou le sandwich jambon beurre, on s'attend du roman noir qu'il contienne certains ingrédients essentiels. Pour ce qui nous intéresse, de l'hémoglobine, du sexe, un mélange bien dosé de drogue et d'alcool, une trame sonore, une chasse à l'homme. Tout ce qu'il faut, en somme, pour créer l'atmosphère.

Le polar est peut-être mort, comme l'estimait il y a une quinzaine d'années un critique français, mais il ne le sait pas, ou préfère l'ignorer. «Il bouge encore, ajoutait-il, et a parfois de belles érections.»

En voici donc une belle. Un chien de ma chienne, de Mandalian, auteure née en 1969, nouvelle venue — du moins sous ce nom — dans l'espace littéraire. Avec ce court roman habile et nerveux, où les lois du genre sont fécondées d'un grain de poésie, Mandalian parvient à nous imposer sa voix. Une centaine de pages à peine menées à tombeau ouvert. Une écriture électrique servie par une surprenante maîtrise du récit — construit à l'image d'un serpent qui se mord la queue.

Ç'a commencé comme ça. Par une apparition: «Suis sorti griller ma dernière cigarette. Ouvert la porte d'urgence au fond d'un couloir crasse éclairé au néon rouge. Ai laissé ma botte dans l'embrasure. En soufflant la fumée, tête renversée, l'ai aperçue. Pas son visage tout de suite. Ses longues jambes nues d'abord, à l'étage du dessus, et à chaque marche de l'escalier colimaçon, sa chatte noire sous les volants d'une robe d'été jaune.»

Des dreadlocks, des bottes à cap d'acier, un lézard tatoué sur la nuque, la panoplie irrésistible de la «fille en feu». Danseuse, fille de cirque, sorcière? «Une bête assurément», se dit ce narrateur au je curieusement absent. Elle s'arrête pour l'embrasser passionnément. Il n'en faut pas plus. Il la suit sans réfléchir après un trajet d'autocar jusqu'à Sherbrooke, où il débarque chez des amis qui, même en cuvant un bon lendemain de veille, gardent le sens de la fête.

En leur décrivant sa nouvelle lubie, il apprendra vite que la belle serait «peut-être» liée au crime organisé. Rien pour le faire revenir sur terre. Leurs chemins se croiseront de nouveau au cours d'une histoire de vol de hash qui tournera au cauchemar. Les rôles s'inversent, le héros devient fugitif traqué, aidé en partie par la jeune femme, qui lui réserve d'autres surprises. Le reste: amphétamines, beat urbain, poursuites en auto, zones grises, sueurs froides, peurs bleues.

«On n'obtient jamais un destin sur mesure, exactement comme on l'avait rêvé. Faut toujours que ça fasse un peu mal.» Et pour avoir mal, il faut le dire sans en dire trop, le héros d'Un chien de ma chienne aura mal.

Avec cette histoire de jeux dangereux et de vengeance consommée — à laquelle renvoie le titre, qui est aussi une allusion à l'intensité, disons, sensuelle du personnage féminin —, Mandalian nous fait la preuve de son talent d'écrivaine. L'équilibre subtil de réalité et de poésie, le style, le scénario clair-obscur: du polar bien vivant. Une machine infernale parfaitement huilée. Un chien de ma chienne est peut-être la meilleure affaire en ville.

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Collaborateur du Devoir

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UN CHIEN DE MA CHIENNE

Mandalian

Coups de tête

Montréal, 2009, 108 pages