Lettres francophones - Chacun cherche sa soeur

Dans Morne Câpresse, la romancière guadeloupéenne Gisèle Pineau livre un portrait sans complaisance de cette île antillaise dont les habitants sont en proie à des dérives toutes plus tragiques les unes que les autres.

Une jeune femme d'origine bourgeoise, Line, flouée par un amant infidèle, décide un jour d'entreprendre la recherche de sa soeur, Mylène, disparue mystérieusement après avoir abusé des drogues et de l'alcool. Line suit sa trace jusque dans les quartiers pauvres de Bas-Ravine, un endroit mal famé où habitait l'une de ses compagnes aux moeurs douteuses, Cindy. Et la romancière de décrire avec force détails ce quartier renommé pour ses meurtres, «règlements de comptes, combats de clans, exécutions». Chaque matin, on y découvre un cadavre, quand ce n'est pas le corps d'un bébé jeté dans la décharge. Pour échapper à ces horreurs, l'amie en question avait trouvé refuge dans les hauteurs de Morne Câpresse, chez la Congrégation des filles de Cham. C'est là que se rend Line, espérant y retrouver la trace de Mylène et de Cindy.

La Congrégation des filles de Cham ressemble au premier coup d'oeil à un paradis: «Cinq cases étaient accrochées au flanc du morne. Entourées d'arbustes, d'arums et anthuriums, peintes en blanc, elles ressemblaient à ces gîtes touristiques qui faisaient la joie des visiteurs en quête d'exotisme et de créolité authentique. Sur des lignes tendues entre les arbres, des tuniques blanches mises à sécher se balançaient au gré de l'alizé. Line aperçut quelques femmes vaquant à leurs affaires. Chacune dans son coin exécutait ses tâches ménagères d'un air songeur, le regard absent.»

On aura compris qu'il s'agit là d'une secte regroupant des «soeurs» rescapées de divers maux de l'existence. Leur directrice, mère Pacôme, est revenue en Guadeloupe après une carrière plutôt terne comme vendeuse de tickets de métro à la station des Gobelins, à Paris. Le jour de l'enterrement de sa mère, elle s'était mise en tête de rechercher son géniteur impénitent, de répertorier ses frères et soeurs, et de fonder une communauté. Avec l'une de celles-ci, elle créa un lieu d'accueil pour les filles cherchant à fuir des situations sans issue.

Cependant, sous des dehors de générosité et de partage, la Congrégation reproduit, à peu de chose près, les méfaits de la société d'en bas. Les filles enceintes y sont conduites à l'avortement grâce à des soins particuliers; si par malheur un bébé mâle naît, il est aussitôt éliminé et enterré au fond d'un jardin; les soeurs elles-mêmes, soumises à l'autorité de la mère Pacôme, se tyrannisent entre elles et n'ont même plus la liberté de quitter les lieux. Voilà ce que découvre peu à peu l'enquêteuse, déterminée à retourner vers un monde plus humain. Elle sera aidée dans son projet par ses retrouvailles avec une cousine, qui, à défaut d'une soeur, lui servira d'alliée dans sa nouvelle vie. Un incendie dévastateur mettra un point final à ce roman, contre-utopie contemporaine aux couleurs sombres, éclairée par la lucidité toujours en alerte de la romancière et de son personnage.

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Collaboratrice du Devoir

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Morne Câpresse

Gisèle Pineau

Mercure de France

Paris, 2008, 266 pages