Littérature - Le Québec, ce ciel ferronien

Dans un inédit, un théologien improvisé écrit: «Dès que Dieu s'incarne dans l'homme pour sauver l'homme, Il se met forcément en situation de se sauver Lui-même.» En exposant cette idée en apparence saugrenue, Jacques Ferron se réfère à l'Incarnation divine dans le Christ, condamné à mourir. Selon l'écrivain, une destinée si humaine rachète Dieu qui, «parce qu'il est l'Éternel, n'est pas qualifié pour donner une explication de la mort».

Voilà une réflexion qui éclaire Le Livre des fondations, de Jacques Cardinal, un essai dont le sous-titre, Incarnation et enquébecquoisement dans «Le Ciel de Québec» de Jacques Ferron, révèle un examen très poussé de la symbolique chrétienne présente dans une oeuvre encore à explorer. Elle explique un passage difficile, cité par l'exégète.

Il s'agit d'un extrait du drame de Ferron, Les Grands Soleils, consacré à Jean-Olivier Chénier, le héros dont la mort, à la bataille de Saint-Eustache (1837), ennoblit, malgré l'échec, le peuple opprimé du Bas-Canada: «C'est le premier peuple blanc qui cède au métissage et se lève avec le Tiers Monde!... C'est Chénier qui triomphe et avec lui le Fils contre le Père.» Autrement dit, Dieu le Fils — le Christ ressuscité — a raison de Dieu le Père.

Ferron imagine une guerre intestine et révolutionnaire au sein même de la Trinité! Il a beau se définir comme un «mécréant» qui scrute les mystères du christianisme d'un regard neutre, objectif, extérieur, il déconcerte la plupart de ses admirateurs, très souvent agnostiques. Il faut avoir le courage et l'intelligence de Cardinal pour aborder la question.

Le roman Le Ciel de Québec (édition originale, 1969), dont l'exégète analyse l'intrigue baroque et compliquée, met en scène des ecclésiastiques, notamment Mgr Camille, qui représentent le côté humain et réaliste du clergé québécois de la fin des années 30. À l'opposé de l'élite religieuse guindée, perdue dans les choses abstraites, ces coeurs simples préconisent l'incarnation et l'«enquébecquoisement» de notre société.

C'est dire qu'à l'exemple de la seconde personne de la Trinité, le Christ, le Verbe fait chair, la ville de Québec et la nation québécoise tout entière doivent descendre de leur ciel, royaume de l'artifice, pour embrasser les réalités concrètes, immédiates, locales. Ainsi, Mgr Camille estime que les habitants métis du village des Chiquettes, zone défavorisée de la paroisse Saint-Magloire, près de la rivière Etchemin, méritent d'avoir leur propre paroisse.

Image du Québec dans la quotidienneté la plus colorée, la communauté marginalisée des Chiquettes, qui s'attire le mépris, doit accéder à un milieu honorable. Elle a droit à une fondation officielle, comme les autres paroisses, ces petites républiques autonomes dont l'union fera un jour la force d'un pays encore incertain.

Cette perspective ferronienne est d'autant plus prometteuse que le village des Chiquettes, d'origine amérindienne, symbolise le profond métissage culturel qui donne au Québec une originalité définitivement nord-américaine et même tiers-mondiste, donc distincte des traditions européennes. Cardinal a on ne peut mieux compris cela.

Il a vu qu'en remettant en cause l'eurocentrisme, le Québec peut s'affranchir de la domination politique d'origine anglaise et d'un joug beaucoup plus sournois: la domination culturelle de la France. Ce renversement complet des valeurs correspond pour Ferron à un bouleversement à la fois métaphysique et cosmique.

Seule l'analogie avec la lutte amoureuse, dans la Trinité, entre le Fils incarné, personne humaine, et le Père éternel, personne invisible, donne une idée de l'ampleur du séisme. Ceux qui imaginent là une rêverie d'un autre âge, et ils sont légion, devraient songer à Kerouac, l'autre grand écrivain qui ne craignait pas de rapprocher d'une semence mystique les racines québécoises, chez lui plus lointaines que chez Ferron.

Lorsqu'il se souvenait de son frère Gérard, mort à neuf ans en entrevoyant le paradis de l'imaginaire catholique canadien-français, l'auteur de Sur la route ne pouvait que fondre le Québec dans le ciel. S'il avait connu Ferron, il ne lui aurait certes pas donné tort.

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Collaborateur du Devoir

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LE LIVRE DES FONDATIONS

Jacques Cardinal

XYZ

Montréal, 2008, 204 pages

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