Littérature française - Un divorce à l'amiable

La Domination, de Karine Tuil, a fait la une de plusieurs revues et a été sélectionné par les lycéens et par le jury du Goncourt.
Photo: Agence France-Presse (photo) La Domination, de Karine Tuil, a fait la une de plusieurs revues et a été sélectionné par les lycéens et par le jury du Goncourt.

Pourquoi faudrait-il lire La Domination de Karine Tuil? Disons que ce septième titre suivra les précédents: tous en format de poche, ils ont suscité un engouement que ne démentira pas La Domination. Facilité? Elle est à l'honneur de cette écriture emballée, entraînante, intelligente et joliment assumée. Le ton, le style, la page, tout glisse. L'auteure affirme se soucier de tenir le lecteur en haleine et écrire pour lui plaire et le surprendre; bref, elle le tient coi.

La Domination a fait la une de plusieurs revues, a été sélectionné par les lycéens et par le jury du Goncourt. L'auteure gère un site Internet plein de réponses aux questions que vous voudriez lui poser: articles, entretiens, vidéo, juste assez de données personnelles et de convictions pour son autopromotion. On la dit parisienne très rive gauche, ses livres traitent presque tous d'identité juive, elle a fait des études de droit et, non, elle n'écrit pas d'autofiction.

La Domination a du chien, une verve tragicomique. L'histoire est assez simple puisqu'il s'agit de suivre la personnalité tordue d'un médecin juif français, marié à une chrétienne, qui, après avoir renié ses origines, non seulement se tourne vers elles, mais installe sous son toit sa maîtresse juive russe, avant de quitter définitivement le pays pour Israël. Le récit est toutefois plus sophistiqué.

Questions d'identité

Dit ainsi, pourquoi lire La Domination? Parce que la narratrice, fille du père adultère, n'entre pas à l'aise dans la relation de conflit qu'elle dévoile. Il lui faut s'inventer une médiation, un personnage de fiction dans la fiction, qui a tout l'air de ceux de la romancière. Ainsi, l'inconscient qui guide celle-ci en création la rattrape au tournant.

Il est donc amusant, et intéressant, tant pour l'histoire que pour la manière, de suivre l'exercice qui bat son plein avec entrain. La domination s'opère sur plusieurs plans. D'abord, à cause de ce père menteur, tricheur, inconstant, qui a changé de cap sans consulter les siens. D'où la colère jalouse, le ton agressif de la narratrice, qui envoie des piques à l'homme sorti des rangs.

Et puis, il y a la voix masculine, qui explore une autre strate de la logique des sentiments. Cette voix interroge, réfléchit, se distancie des préjugés et du milieu où les gens ont une place assignée à jamais. Là, rancoeurs, manipulations, accusations de cynisme ne résistent guère. L'amour et, au-delà, la loi de l'identité dans une collectivité qui récuse les apparences, lorsque l'histoire donne un certain choix, tracent des voies déviantes. Des tangentes au bonheur.

Une double allégeance irrésolue

Un personnage d'éditeur peu scrupuleux se mêle aux événements concernant le récit. Il excite l'imaginaire, pousse le réel vers la fiction, alors que tout est déjà fiction. Comme si la société exigeait un surplus de voyeurisme, des images-chocs, voire menteuses, facilité qui décentre les vies et fait risquer au roman de donner une heure fausse.

Le regard porté sur la femme russe, nous confie-t-on en fin d'ouvrage, a été alimenté par un voyage en Israël; jouant sur la vraisemblance, l'auteure offre une solution qui n'en est peut-être pas une. Tuil y croit-elle? Dans le but de faire pencher la connaissance vers l'intérêt de ce qui devait rester caché, la mécanique fictive découvre le point de vue d'une femme qui a fait tout basculer. C'est un pas, mais la question complexe des transferts identitaires semble éludée.

On pourrait s'arrêter sur le mécanisme, celui des multiples dominations, qui à lui seul vaut bien cette histoire d'un juif déjudaïsé, assimilé, qui met la barre ailleurs. Tuil ne perd pas le nord: elle avance avec rage, gardant une distance par le tempo de sa course rapide. Entre l'Histoire et les coups de théâtre, dans une avalanche de destins brisés et de désirs brutaux, elle concocte un cocktail de manipulations, de volonté froide et de destructions. Un drame.

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Collaboratrice du Devoir

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La Domination

Karine Tuil

Grasset

Paris, 2008, 231 pages