Littérature québécoise - Bourbaki voit double

Alexandre Bourbaki, écrivain «malheureux en amour, incompris par la critique», sert de coquille littéraire, on s'en souvient, au collectif qui avait fait paraître en 2006 chez Alto un Traité de balistique à la physique singulièrement déjantée. Synonyme d'exotisme long-courrier, de fausse science et d'humeur facétieuse, Bourbaki est un drôle d'oiseau.

Nicolas Dickner ayant pris congé du laboratoire pour l'occasion, Bernard Wright-Laflamme et Sébastien Trahan demeurent seuls aux commandes de Grande plaine IV, un roman dont le titre s'apparente à celui d'un jeu vidéo ou d'une oeuvre d'art visuel.

Sentant un jour le besoin pressant de s'éloigner de la ville et peut-être aussi de certains détails de sa vie qu'il préfère laisser dans l'ombre, Alexandre Bourbaki boucle sa valise, coupe le chauffe-eau et prend la route. Accompagné de son chien, il finit par atterrir dans une chambre de motel de la petite municipalité de Mailloux, P.Q.

«Je m'éloigne», dira-t-il si on le questionne d'un peu trop près. Est-il le fameux Alexan-dre Bourbaki, auteur de ce livre-culte qu'est le déroutant Traité de balistique? Tout à fait. Alexandre Bourbaki, c'est lui. C'est lui, mais il n'est «pas le seul». Pour l'instant, il ne fait pas grand-chose. Il lit Le Portrait de Dorian Gray et Fight Club. «Je dessine aussi, je me promène, je voyage, je regarde les gens.»

Au cours de sa dérive, Bourbaki se liera d'amitié avec la jeune femme qui s'occupe du café Internet, ainsi qu'avec un certain Petit, commis d'épicerie lunatique, qui chatouille la muse à l'occasion et qui aurait lui-même écrit il y a deux ou trois ans, coïncidence parmi les coïncidences, un recueil de nouvelles constitué d'«une série d'histoires où les lois de la physique étaient décomposées et reconstruites... comme un vieux grille-pain». Notamment celles d'une fille réalisant des cambriolages entropiques et d'un soldat revenu de la guerre avec une plaque dans la tête, deux des artifices du Traité de balistique.

Bourbaki aurait-il rencontré en Petit son doppelgänger, son double? Pris entre son scepticisme naturel et une curiosité tout aussi proverbiale devant un danger potentiel, l'écrivain se devra d'admettre que de bien curieuses choses semblent se dérouler à Mailloux... La suite, dont le résumé importe peu, mêle peinture de Molinari, conspiration locale, thriller paranormal et finale en apothéose.

Avec son ton bavard et résolument ludique de bédé, un petit côté «achille-talonesque» en cavale auquel vient se fondre une atmosphère à la David Lynch, Grande plaine IV tient la route. Le roman souffre bien de quelques longueurs et de passages futiles qui le font parfois sonner creux, mais la belle insolence et le plaisir plus qu'évident à inventer des histoires qui imprègnent chacune des pages de Bourbaki nous font vite passer l'éponge. Il reste que ce second titre est beaucoup moins intéressant que le Traité de balistique. Allez savoir pourquoi.

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Collaborateur du Devoir

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GRANDE PLAINE IV

Alexandre Bourbaki

Alto

Québec, 2008, 272 pages

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