Poésie - Martine Audet, lame nerveuse

Les mots de Martine Audet découpent, lame nerveuse, sentiments et objets. C'est d'une telle exactitude et d'une telle précision qu'on n'est en rien surpris de voir l'économie de la poète qui en dit le moins possible, tout bas, au détour de l'heure ou de la saison. Cette poésie va droit au coeur du sens, piste le creux même des impressions fugaces.

Et là, elle s'attarde aux «oiseaux [qui] glissent avec la pluie / d'une phrase /: / leurs plaintes ouvertes / et sans abri». La solitude est telle que le moindre soubresaut, le passage fugace de l'air tiennent lieu d'événements. Si «les maisons ne bougent pas /: / tellement la pluie / [la] rejoint», le regard embué sous l'averse fixe l'écoulement lent de l'heure». N'y a-t-il pas là «des animaux [qui] nettoient / l'os de l'air»? N'y a-t-il pas «le vent. Des branches contre la vitre. Plus tard la fumée des oiseaux»? Y a-t-il si peu et tant à la fois pour meubler l'univers?

Ce qui capte l'attention de Martine Audet provient de ce hiatus qui s'immisce dans la lenteur du monde, qui pourrait bien la laisser dépourvue, loin de l'être aimé comme des choses tout autour. Elle reconnaît donc la matière et la nomme et la prend dans ses rets pour qu'exister fasse sens. Ne nous confie-t-elle pas: «la peur soudain prend tout / de tes fatigues immenses // et ce que tu guettes / — ce que tu as tant désiré — / se colore d'une même neige // s'abandonne / à la rature des mots». Ce n'est pas sans espoir, bien au contraire, c'est une forme de résistance qui saisit la vie à bout de bras: «parfois le poème, pour ne pas mourir, cède aux beaux jours».

Peut-être me suffirait-il d'écrire cette chose si simple, pour accompagner cette voix, à savoir que ce recueil est beau?

Cauchemars noirs chez Christiane Harton

Les Poètes de brousse, gothiques s'il en est, ont trouvé chez Christiane Harton une amoureuse du sombre, des hantises hallucinées. Parfois, on croirait lire une Josée Yvon qui aurait fait une surdose de jeux vidéo. Le titre du recueil, Petite fille brochée au ciel, évoque d'une certaine façon le magnifique titre La machine à broyer les petites filles de Tonino Benacquista. Et comme le dit si bien Catherine Harton: «rien ne nous force à déserter les cauchemars».

Dès le premier poème, l'auteure convoque «des gosiers de mouette pour nous aimer / plus doucement que la mort». On peut souhaiter baiser plus doux, mais, hélas! tout à côté se trouve «l'être des cadavres exquis pour qui s'achève / [le] linceul de cris chauffés au soleil»! Du moment que la poète a «l'usage des tombes au travers des ongles», tout juste «à l'intervalle des comas bestiaux», rien de bien possible du côté de la beauté simple du monde.

Ce n'est pas toujours aussi glauque, mais ce n'est jamais joyeux. On ne fait pas dans la dentelle ici, puisque «ça sent déjà le formol», dans l'univers, tout autour. On aura compris qu'on ne suit pas un parcours logique, qu'il s'agit plutôt d'impressions lourdes, teintées au sang cru. Les amants sont souvent très proches de vampires décatis, au bord de se transformer en zombis: «ton cauchemar me soulève / lèche la cendre des draps / [...] / je ravale beaucoup de meutes de hyènes / ni tout à fait soeurs ni proies / le massacre recommence dans ta bouche». Culture punk tout près des mots, on ne s'étonnera pas que le recueil se termine ainsi, dans une sorte d'autodafé: «avec des comptines pour adoucir les meurtres / je parle je ne saigne plus correctement / je parle monosyllabique / je parle des infections / je parle végétale / je parle comme on décapite des livres / à voix basse».

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Collaborateur du Devoir

L'AMOUR DES OBJETS

Martine Audet

Éditions de l'Hexagone

coll. «L'appel des mots»

Montréal, 2009, 80 pages

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PETITE FILLE BROCHÉE AU CIEL

Catherine Harton

Éditions Poètes de brousse

Montréal, 2008, 72 pages

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