Toujours la bataille des Plaines

Québec — Québec solidaire n'a au fond rien inventé avec ses «co-porte-parole». Wolfe et Montcalm, ces deux généraux, se sont combattus, se sont, par leur armée interposée, entretués. Pourtant, depuis 1850, on ne cesse de les rapprocher. Voire de les fusionner.

Nulle surprise donc qu'en 2009, sur l'affiche controversée de la «Commission des champs de bataille nationaux», les descendants de Wolfe et de Montcalm, déguisés en ancêtres, se serrent la main... et soient sacrés les co-porte-parole de la «programmation» du festival 1759-2009, 250e anniversaire de la fameuse bataille. Le cinéaste Jacques Godbout, dans Le Sort de l'Amérique, un an après le second référendum, avait déjà immortalisé sur pellicule cette grande réconciliation.

C'est là une vieille idée, inscrite dans nos monuments, notre urbanisme. Dites-moi, comment accédez-vous aux plaines d'Abraham à partir de la rue... De Bougainville? Par l'avenue Wolfe-Montcalm.

Et au parlement, au-dessus de notre énigmatique «Je me souviens» gravé dans la pierre, quelles statues se dressent côte à côte? Celles de Wolfe et de Montcalm, bien entendu. Dans l'édifice Pamphile-Le May, siège de la bibliothèque du parlement, deux portes ornées de belles armoiries se font face: la Montcalm et la Wolfe.

À côté du Château Frontenac, dans le parc des Gouverneurs, un obélisque dédié aux duettistes de notre mémoire contemple le Saint-Laurent. Le monument? Wolfe-Montcalm. «Les inscriptions sont latines pour ne pas que le commun des mortels comprenne», note l'historien Patrice Groulx, de l'Université Laval.

Montréal n'est pas en reste. En cette métropole où les Alouettes, gentilles Alouettes, ont jadis été des Concordes — qui jouaient pas loin de l'université Concordia — vous aviez remarqué? Eh oui, la rue Wolfe voisine la rue Montcalm!

Une légion de livres

Autant la bataille des Plaines a clairement scellé le sort de la Nouvelle-France, autant, dans les mémoires, elle a jeté les germes d'un malaise permanent.

Sorte de malaise qui rend toutefois un événement historique intéressant. C'est ce qui explique qu'une légion de livres se soient confrontés à travers le temps, prétendant dire «la vérité» sur cet affrontement déterminant.

L'un des derniers en date est celui de l'historien du Musée canadien de la guerre, Peter MacLeod, qui s'intitule justement La Vérité sur la bataille des plaines d'Abraham. Les huit minutes de tirs d'artillerie qui ont façonné un continent (Éditions de l'Homme). À ses dires, si cette fameuse bataille a été évoquée de «mille manières», «on ne l'a jamais racontée avec exactitude». M. MacLeod reconstitue l'événement minute par minute grâce à la correspondance et aux journaux intimes d'acteurs de l'événement.

Dans l'Hexagone, un autre historien militaire, Gérard Saint-Martin, publiait fin 2007 Les Plaines d'Abraham, l'adieu à la Nouvelle-France? (Economica). «Lorsque la mer se retire, elle laisse des repères sur la plage. Il en est de réconfortants. Ceux laissés par la douloureuse marée des Ides de septembre 1759 peuvent se résumer en deux mots: honneurs et survivance», écrit-il avant de citer Yves Duteuil: «Une bulle de France au nord d'un continent.»

Bégaiement

Les malaises, toutefois, font bégayer l'histoire. Celle de la commémoration de 1759 obéit à une logique prédéterminée. On a presque envie de citer Louis Hémon: «Rien ne change au pays du Québec.»

D'un côté, il y a ce que certains ont nommé péjorativement le «bon-ententisme». Il veut honorer son «devoir de mémoire» envers la Nouvelle-France, mais il ne veut choquer personne. Alors il finit par fusionner Wolfe et Montcalm, se disant qu'au fond, le Bas-Canada et plus tard le Québec incarnent ce qu'on appela à la fin du XIXe siècle «l'Entente cordiale» entre les civilisations française et britannique. Dès le XIXe siècle, celui des premiers balbutiements de «l'ère de la commémoration», selon l'expression de l'historien Pierre Nora, les mêmes logiques qu'on voit à l'oeuvre aujourd'hui apparaissent.

L'histoire du parc des Braves, prolongement du parc des Plaines, en est révélatrice, comme l'a bien montré Patrice Groulx dans un texte fort, publié dans la Revue d'histoire de l'Amérique française en 2001: «La commémoration de la bataille de Sainte-Foy. Du discours de la loyauté à la "fusion des races".»

En 1852, la découverte d'ossements de soldats sans doute français près des ruines du moulin de Dumont donne l'idée à quelques membres de l'élite francophone de Québec, dont nul autre que l'historien François-Xavier Garneau, d'organiser une translation des restes solennelle et de procéder à l'érection d'un monument. Le 100e anniversaire de la bataille des Plaines approche. Or, en avril 1760, c'est la France, Lévis plus précisément, qui remporte la bataille de Sainte-Foy. Cela n'empêcha pas la Conquête, la chute de Montréal, mais elle apparaissait alors comme un baroud d'honneur à souligner. La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec se charge du projet. Mais rapidement, entre autres parce qu'une ambiguïté persistait quant à la nationalité des restes de soldats trouvés, on décida d'honorer tous les braves, les soldats qui s'étaient battus des deux côtés.

«Le monument que nous proposons d'élever devrait [...] être érigé, déclare le ministre Étienne-Paschal Taché [père de l'architecte du parlement] non dans un esprit mesquin, étroit, égoïste, mais dans des vues larges et généreuses, à la mémoire des braves des deux armées qui ont consommé le 28 avril 1760, envers leur patrie respective, le plus grand de tous les sacrifices.» En somme, le monument des Braves, au bout de la célèbre rue du même nom, ne désigne ni les vainqueurs ni les vaincus.

On invite Louis-Joseph Papineau à participer au dévoilement du monument, en 1854. Il décline l'invitation et s'explique dans une lettre. Patrice Groulx — dont les liens de parenté avec l'abbé du même nom sont fort lointains — raconte qu'aux yeux du patriote, la célébration n'était justifiée que si on honorait les restes «de ceux des braves qui tombèrent, victimes de leur dévouement à la plus sainte des causes, de ceux de ces héroïques défenseurs de la patrie, Français et Canadiens qui luttèrent si glorieusement contre l'invasion étrangère».

Il a aussi cette phrase, non sans résonance avec la controverse d'aujourd'hui: «Qu'une Société toute nationale demande à associer dans la même fête, et ceux qui sont morts pour conserver sa nationalité, et ceux qui sont morts pour l'assujetir [sic], me paraît un bizare [sic] contresens et une abjecte flatterie. Un pays indépendant peut donner l'Apothéose à des Citoyens méritans [sic]. La Déification est de peu de prix dans une colonie, où tour à tour la violence et la vénalité ont laissé au gouvernement une influence exagérée et pernicieuse.»

Une logique similaire a été à l'oeuvre lors du débat autour des célébrations du 300e anniversaire de Québec, en 1908, rappelle l'historien Henry V. Nelles, auteur de L'Histoire spectacle (Boréal, 2003). Au départ, on envisageait de ne reconstituer, sur les Plaines, que la bataille qui opposa Wolfe à Montcalm. Devant le tollé, l'organisation des fêtes du tricentenaire décida de reconstituer aussi celle de Sainte-Foy. C'est aussi d'ailleurs ce qu'on prévoit en 2009.

Le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, avait à l'époque accusé le gouverneur général Earl Grey de vouloir «transformer la célébration de la naissance de Québec et du Canada français en grand rappel historique de la Conquête».

Quelque 50 ans plus tard, en 1959, l'anniversaire de la bataille des Plaines soulève encore la controverse. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal dénonce les fêtes organisées et fait savoir qu'elle n'y participera pas. À la télévision de Radio-Canada, l'émission Camera 59 y consacre un segment de 10 minutes, que l'on peut voir dans la section des archives du site Web de Radio-Canada. Un historien militaire, lui-même de l'armée, Jean-Noël Rouleau, y dénonce l'idée de faire une fête: «On ne demanderait pas aux Français de célébrer l'entrée des Allemands à Paris pendant la dernière guerre. C'est un peu la même chose dans le cas de la bataille des plaines d'Abraham. Il s'agit pour la société canadienne d'une bataille qui marque leur défaite totale, qui marque leur conquête.»

L'autre versant

La tradition du bon-ententisme, qui a marqué 1854, 1908 et en partie 1959, n'est pas seule. Une autre, qu'on pourrait qualifier de «francité», lui répond. Résultat: il y a une concurrence des commémorations, une lutte pour «l'occupation de l'espace public». Ainsi, à Québec, à côté de l'hôtel Concorde (ça ne s'invente pas!) il y a le cours du Général-De Montcalm, lequel général, cette fois, n'est pas accompagné de son garde du corps habituel, le général Wolfe. Tout près de la statue de Montcalm surplombée par l'ange de la Renommée qui le couronne de lauriers, un autre général, de Gaulle, regarde vers les Plaines. Non loin, pour compléter le trio, Jeanne d'Arc, curieusement un don anonyme d'un riche couple d'Américains fasciné par le caractère français de Québec.

Le dernier geste en date de la «francité» remonte à 2001. Quelques jours après le 11-Septembre, 242 ans exactement après la célèbre bataille, la Commission de la capitale nationale (pas à Ottawa, à Québec) a organisé une translation solennelle du crâne de Montcalm de la chapelle des Ursulines au cimetière de l'Hôpital général, où les soldats français morts reposent depuis 1759. «Dans le défilé, des figurants personnifiaient des militaires français et anglais», raconte une dépêche, relevant un peu le bon-ententisme.

Le premier ministre Bernard Landry préside la cérémonie, qui se fait en présence de descendants de Montcalm: «Et nous, les vivants, qui rappelons le souvenir de cette guerre d'un autre siècle, que nous reste-t-il à faire dans notre propre siècle, après avoir rempli ce devoir de mémoire? Particulièrement en ces semaines troublées que vit le monde, il nous reste à exprimer plus que jamais notre inextinguible soif de paix.»

La paix est-elle possible entre le «bon-ententisme» et la «francité»?

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