Philosophie - De la croyance à la raison

Jacques Derrida
Photo: Agence France-Presse (photo) Jacques Derrida

Parmi les grands essais philosophiques de cette rentrée, on notera d'abord la poursuite de la publication des cours de Michel Foucault (Le Gouvernement de soi et le gouvernement des autres. Tome 2. Le courage de la vérité, Seuil). Il s'agit de son dernier cours, donné en 1984. En revenant à l'école cynique des Grecs, Foucault veut penser la mise en scène scandaleuse du vrai dans une vie décalée et provocatrice. Pourquoi, demande-t-il, une vraie vie ne peut-elle se réaliser que comme une vie autre? Par là, Foucault propose une généalogie de l'artiste maudit, du révolutionnaire militant et du héros philosophique. Nous arrive au même moment, édité par Ginette Michaud, Michel Lisse et Marie-Louise Mallet, le premier tome du séminaire de Jacques Derrida (Vol. I, La Bête et le souverain, Galilée), consacré à l'histoire politique et ontologique de la souveraineté. Dans un recueil de textes sur les liens de la philosophie et des arts (Jacques Derrida, la distance généreuse, La Différence), Mireille Calle-Gruber reconsidère la démarche autobiographique du philosophe, ses liens avec le judaïsme et d'autres enjeux de la déconstruction. Dans le même sens, un essai de Philippe Sergeant (Deleuze, Derrida. Du danger de penser, La Différence) propose, dans une même admiration, une confrontation posthume. Notons aussi la traduction d'un essai percutant de Judith Butler (Trouble dans le sujet, trouble dans les normes, PUF), une philosophe féministe inspirée par l'oeuvre de Foucault. On annonce également le recueil des écrits philosophiques de Cornelius Castoriadis (Histoire et création, Seuil). Inédits, ils ont été rédigés de 1945 à 1967.

Un grand anniversaire marquera l'année 2009, celui de Simone Weil. Les publications seront nombreuses. Signalons déjà le recueil d'études et de témoignages préparé par Florence de Lussy (Simone Weil, Raison et démesure, Bayard), ainsi que la biographie spirituelle de Simone Rancé (Simone Weil. Le courage de l'impossible, Seuil). Philosophe, militante d'extrême gauche partie travailler en usine, combattante lors de la guerre civile espagnole, Simone Weil appartient à la famille des grands mystiques comme François d'Assise ou Jean de la Croix. Autre anniversaire, celui de la publication de la Phénoménologie de l'esprit, (La phénoménologie de l'esprit de Hegel: lectures contemporaines, sous la direction de Dario Perinetti et Marie-Andrée Ricard, PUF), un recueil qui offre au lecteur francophone des traductions de textes majeurs de philosophes travaillant sur l'oeuvre hégélienne.

La question de la croyance continue de nourrir la réflexion philosophique. En témoigne un dialogue, franc et serein, entre Gianni Vattimo et René Girard (Christianisme et modernité, Flammarion, «Champs»), deux penseurs qui assument l'héritage du christianisme pour notre temps. En parallèle, on pourra lire un entretien entre Gianni Vattimo et Michel Onfray, auteur de Traité d'athéologie (Athées ou croyants?, Bayard): le grand philosophe italien de l'interprétation rencontre ici un penseur engagé sur de tout autres voies et discute avec lui de transcendance et de laïcité. Sur le même terrain, Jean Grondin (Philosophie de la religion, PUF) interroge le lien entre la pensée et la religion: de Platon à Heidegger, comment la philosophie s'appuie sur la religion, la pense ou la critique-t-elle? Dans la foulée, on pourra lire un essai de Francis Guibal sur Emmanuel Levinas (Le Sens de la transcendance, autrement, PUF). La place de la religion dans l'ordre politique est examinée par Camille Froidevaux-Metterie (Politique et religion aux États-Unis, La Découverte), qui montre les tensions entre l'idéal de laïcité et la religion civile. De Fernando Savater, philosophe espagnol, on pourra lire un traité d'athéisme (La Vie éternelle. Éloge des incrédules, Seuil). Nourrie à la fois par l'histoire de la philosophie et par l'actualité, l'analyse procède à une critique en règle de l'usage politique des religions et développe une défense et une illustration de la laïcité. Critique du dogme catholique, le philosophe et théologien Vito Mancuso poursuit son oeuvre de réforme (De l'âme et de son destin, Un anti-manuel de théologie, Albin Michel). On accordera une attention particulière à l'étude de l'historien Georges Minois (Le Traité des trois imposteurs. Histoire d'un livre blasphématoire qui n'existait pas, Albin Michel), qui retrace l'étrange destin d'un faux du XIIe siècle, critique supposé des trois monothéismes, et qui suscita de vives polémiques jusqu'au XVIIIe siècle.

Le 12 février, on fêtera le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin, et en novembre les 150 ans de la parution de son livre révolutionnaire De l'origine des espèces. Ce sera l'occasion de lire ou relire ses oeuvres, et notamment un inédit (Essai sur l'instinct, Esprit du temps) et une édition de la correspondance, préparée par Dominique Lecourt (Origines. Correspondance, 1821-1859, Bayard), qui permet de suivre la gestation de toute l'oeuvre. On pourra lire aussi une étude de Thierry Hoquet, grand spécialiste de Buffon (Darwin contre Darwin. Comment lire l'Origine des espèces?, Seuil). Au fil de l'analyse, on constate que darwiniens et non-darwiniens composent une palette si complexe qu'ils finissent par se rejoindre dans une commune posture: tous jouent Darwin contre Darwin pour défendre leurs positions. La réaction chrétienne, toujours vive, fait l'objet de l'essai de François Euvé (Darwin et le christianisme. Vrais et faux débats, Buchet Chastel). La thèse d'une origine animale de l'homme semblait contredire la Bible. Quelle place restait-il à Dieu? Si le monde était mû par la compétition, n'était-il pas forcément injuste, immoral? Comment faire tenir ensemble le matérialisme darwinien et les traditions spirituelles et religieuses?

Des choix économiques ?

Parmi les essais plus généraux, on notera un livre de la romancière Véronique Bergen, lectrice de Gilles Deleuze (Résister en philosophie, PUF). Aussi, un nouveau livre de Fabrice Midal, grand spécialiste du bouddhisme (Risquer la liberté. Vivre dans un monde sans repères, Seuil). On retrouvera avec bonheur la philosophe Michela Marzano (Visages de la peur, PUF), un essai qui fait se croiser l'éthique et la philosophie politique. L'auteur montre ici que la peur est souvent instrumentalisée par les pouvoirs politiques, jusqu'à devenir un moyen de contrôle et de gouvernement. Également, le premier tome d'un grand traité de l'économiste Jon Elster (Le Désintéressement. Traité critique de l'homme économique, Seuil). Ce traité propose une critique systématique des théories selon lesquelles la plus grande partie des comportements humains se laisseraient expliquer par l'hypothèse d'homo economicus, c'est-à-dire un sujet à la fois rationnel et intéressé. Grand spécialiste de la pensée de Keynes, Gilles Dostaler poursuit son analyse, en collaboration avec Bernard Maris, avec une étude comparative (Capitalisme et pulsion de mort. Freud et Keynes, Albin Michel).

Terminons avec une curiosité, signée par le grand dessinateur Frédéric Pajak et par un fin connaisseur du philosophe du pessimisme, Didier Raymond, qui a choisi les textes (Schopenhauer dans tous ses états, Gallimard). À travers un choix d'aphorismes et de citations, qu'accompagnent plus de soixante-dix dessins, ce livre reconstitue dans un puzzle complexe le portrait d'un philosophe énigmatique et radical.

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Collaborateur du Devoir

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