Littérature québécoise - Beau comme la trompette de Chet Baker

Dès les premières pages de Joies on perçoit la voix sourdement écorchée du narrateur. Elle évoque la trompette de Chet Baker. La même nudité, la même élégance blessée de ceux qui ne peuvent trouver le repos, exténués, cassés, repliés sur eux-mêmes après la mort d'un être cher. «Rien ne nous prépare à l'anéantissement [...] quand soudain vient le grand craquement [...] le vacarme s'engouffre en nous. Nous devenons sourds. La parole s'éteint.» Un souffle poétique à la fois transparent et profond traverse Joies. Bachelard définissait la poésie comme «une métaphysique instantanée». Dans le roman d'Anne Guilbault, cela coule de source inquiète. Vers le deuil qui semble impossible à faire.

Le désespoir au ralenti

«Je me fais du mal en imaginant que tu es peut-être à côté, pas loin, que tu remontes peut-être soudain la rue que je viens de quitter, que tu t'assois dans le parc où je me suis reposé un instant, que tu es passée à l'intersection où j'ai oublié de lever les yeux parce que je regardais les pavés et les pieds de tous les passants au lieu de leurs visages.» Après s'être enfui de l'hôpital psychiatrique où l'on essayait de lui faire retrouver la mémoire et la parole perdues après la mort tragique de sa soeur, le narrateur la cherche partout, à la ville comme à la campagne, au bord de la mer. Georgie. Terriblement présente dans sa tête mais cruellement absente.

Des images et des scènes se télescopent singulièrement dans son cerveau. Dans le tourbillon de la mémoire, certaines sont tendres comme la douceur de ses cheveux dans son visage, le son de sa voix, la chaleur de sa main dans la sienne, son odeur de neige au printemps; d'autres, joyeuses (Georgie dans sa robe blanche avec des fleurs rouges qui danse avec des gitans autour d'un feu), sérieuses (sa soif de paix, sa joie vacillante, les empoignades avec leur mère); enfin la plus terrible, la plus obsédante (Georgie qui tombe, encore et encore, du pont et se fracasse en touchant l'eau, «éparpillée comme des étoiles dans le ciel»).

La romancière prend la liberté de stopper cette histoire d'amour fou entre un frère et une soeur, le temps d'une digression sur l'amant de Georgie, Tomasz, victime d'une guerre qui ne dit pas son nom (fin du XXe siècle) et qui tente d'écrire l'histoire de son père et de son grand-père disparus dans les camps d'extermination nazis. Puis elle réenclenche la mémoire du souvenir pour, une nouvelle fois, revenir dans le passé. Magnifique, cette invention du saule-refuge dans le jardin de l'enfance où grimpent Georgie et son frère. L'image de l'arbre vient marquer chaque moment symbolique, chaque retour brusque du passé.

Recommencement

Peut-on exorciser la mort par l'écriture quand écrire renvoie à la mort? Plus présent que la mort, l'amour des mots, qui s'appuie sur une sensibilité très aiguisée, guide le frère de Georgie vers la vie. Tomasz et lui écriront ensemble Joies, le piquant chant d'amour que nous avons sous les yeux. La littérature et la vie sont affaire de recommencements. Écrire pour retrouver l'éternel instant de l'éternel début.

Joies est une histoire écrite dans une langue tellement belle qu'on a parfois le souffle coupé. Professeure de littérature au collège François-Xavier-Garneau à Québec, Anne Guilbault nous offre avec Joies un roman à la poésie longue en bouche que l'on prend plaisir à savourer comme un grand millésime.

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Collaboratrice du Devoir

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Joies

Anne Guilbault

XYZ éditeur, coll. «Romanichels»

Montréal, 2009, 102 pages

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