Poésie - Les mots aimés de Bahman Sadighi et de René Lapierre

Né à Téhéran en 1960, Bahman Sadighi fut finaliste au prix Alain-Grandbois de l'Académie des lettres du Québec pour ses Semences syllabes (2004). Cette fois, le pronom «tu» est pris à partie dans Partages de tu, telle une entité vivante. Le livre est magnifique d'énergie rythmique cumulative, utilisant l'énumération et une homophonie discrète qui chante dans les syllabes et les voyelles. On croirait assister à la rencontre improbable entre Gilles Cyr et Jacques Prévert. Le mot est aimé pour ce qu'il est, bulle de sens qui danse et qui saute.

En fait, il s'agit d'un long cri qui va vers l'autre absent, tendu par l'attrait qu'il suscite, mais qui résiste. Et constamment, il faut se méfier du ton allègre de ces poèmes qui cachent bien leur souffrance. C'est peut-être bien dans cette subtile concentration du ton que le recueil est le plus fort.

«Naissent quatre choses / des langues // lui toi nous moi // toi la musique / moi l'écriture / lui le sable / nous // la corde / la nuque»: et quand les poèmes se mettent à jouer d'un instrument, on n'est pas loin d'un pas chorégraphié, malgré la mort qui se cache et qui étreint, l'artiste bien prêt de se pendre au détour. Alors, «le vers est un fleuve farouche», de ceux qui charrient leur part de bouleversement, allant droit vers «le requiem // dialogue de pierre / dialogue de nuit / dialogue de sans / dialogue de rose // la musique du vent / la danse du doigt du dé du mot». Il y aurait tant à citer pour donner le goût de ce plaisir constant qui nous entraîne vers la joie et la mélancolie, vers la paix et la fulgurance! Il nous suffira peut-être d'insister sur la qualité de cette oeuvre et de souhaiter qu'elle soit ouverte en de très nombreux lieux. Et quand le poète dit, à la toute fin: «je suis là // n'aie pas peur / écris // j'assume tout // pauvre toi», on a le goût de se laisser porter par notre lecture, au creux même de notre pauvreté de lecteur.

Itinérance

Parler d'un recueil de René Lapierre est toujours risqué puisque c'est très savant et d'une si forte culture qu'on craint de n'en rendre compte que trop partiellement, mais c'est beau et d'une très grande richesse. «Un poème est aimant dans ce qu'il a d'impitoyable. / Il est le plus aimant où il s'oublie le plus», nous dit René Lapierre dans son Traité de physique. Cette formule belle et ambiguë présente bien ce travail qui hésite entre le récit assez conventionnel et le poème en prose ou en vers libres. Comme dans L'Eau de Kiev d'ailleurs, mais avec une constance plus grande. Le résultat est captivant et convie les domaines scientifique et poétique, les gestes concrets et le questionnement qui en découle, alors qu'on voyage avec des personnages de référence, comme ce Libchaber, qui fut réellement membre de l'Académie des sciences, ou ce Landau, né en Azerbaïdjan.

Ainsi, le lecteur se voit interpellé par deux tons diamétralement opposés. D'une part, nous lisons: «Tachka souriait, l'air absent. Elle souriait au beurrier de cristal: un pétale de beurre doux, vingt-deux calories. Ses mains étaient fines, ses bras parfumés. Joshua déposa le pétale sur une bouchée de pain chaud, il mollit lentement.» Et à la page suivante, cette très belle strophe: «Nous voudrions toucher / d'autres mains, des lèvres / qui prononceraient notre nom / et d'autres noms encore / incompréhensiblement beaux.»

Mais quelle que soit l'approche, il est ici question de beauté et de tendresse. Les récits s'accumulent pour se perdre dans le poétique, pour y mener fatalement. Cette translation donne à ce recueil son battement de coeur. On s'étonnera bien un peu du prosaïsme de certains textes, mais confrontés tout à coup au poème, nous nous laissons porter en cette Russie lointaine ou aux États-Unis, pays à la fois des étrangetés froides et des images familières. Ce Traité de physique parle en effet du réel et de la langue, de l'actualité de la langue quand elle narre et poétise. Les lois de la physique soulèvent le sens à travers ses fouilles, pour mieux comprendre ce qui nous attire entre les nombres et les mots afin d'en saisir les règles.

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Collaborateur du Devoir

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PARTAGES DE TU

Bahman Sadighi

Éditions du Noroît

Montréal, 2008, 136 pages

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TRAITÉ DE PHYSIQUE

René Lapierre

Les Herbes rouges

Montréal, 2008, 150 pages

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