Tranches de vie

Dans la première d'entre elles, un caméraman rêvant d'amour et de chaleur humaine, mais bien englué dans sa solitude, se meurt de désir pour une comédienne (Focus). Une histoire de rendez-vous manqué. Dans une autre, un ambulancier secrètement amoureux de sa collègue est au premier rang pour saisir toute la dureté de la vie (Contraste).

Dans Détails, après trois années passées en Afrique, au Sénégal, une femme revient dans sa ville. C'est l'occasion d'une déambulation amoureuse à travers les rues de Québec tandis que s'y déploie un regard de voyeur particulièrement sensible: «Dans une chambre aux fenêtres aveugles, un homme, torse nu, en pantalon de cuir, dort les yeux ouverts à côté d'une seringue et d'un éclat d'ampoule électrique. Sur le bord de la table couverte de brûlures, une cigarette finit de se consumer, le filet de fumée monte vers le plafond jauni et s'y installe. Dans le coin du lit, une fille pleure, roulée en boule dans des draps qui puent.»

Des tranches de vie qui débordent de saveur, comme dans Le son du sourire ou L'odeur de la poudre, toujours bien servies par une espèce de folie permanente qui parvient à transcender l'ordinaire. Avec juste ce qu'il faut de dessein tordu, l'auteure donne vie à des personnages qui cultivent avec soin leur innocence et qui la protègent. Pour plusieurs d'entre eux, comme pour la narratrice de Café, qui fait ses premiers pas d'adulte et dont le regard a l'éclat de celui d'un nouveau-né, le plus grand d'entre tous les malheurs serait de «s'habituer» à la vie.

Ces petites histoires toutes très différentes, reliées entre elles par une sensualité avide et souterraine, parviennent à nous transmettre quelque chose. Un souffle, une leçon, un instant de bonheur ou d'étonnement, une envie de relire. Car Natalie Jean, surtout, pose sur le monde et sur ses personnages une attention qui déborde de douceur et d'empathie. «Je suis biophile, je suis pour la vie, je la collectionne, j'aime particulièrement les courbes, ce qui rebondit.» Encore.

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Collaborateur du Devoir

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JE JETTE MES ONGLES PAR LA FENÊTRE

Natalie Jean

L'Instant même

Québec, 2008, 159 pages