Poésie - Tania Langlais et André Roy : espionne et espion

On dira qu'on parle beaucoup de la mort dans la poésie actuelle, mais encore faut-il savoir la cerner d'une manière qui détourne les attendus et les conventions. C'est ce que réussit à faire Tania Langlais dans son Kennedy sait de quoi je parle. La dernière page réunit en un seul texte les titres des parties, résumant au dernier souffle l'avancé du propos: «je suis une espionne / avec mes gestes de poupée / je ne ressuscite personne / quelque chose d'autiste dans la voix / je vous ramènerai / Kennedy sait de quoi je parle».

En fait, plus ou moins recluse dans une chambre, son chat Kennedy sur les genoux, la poète est en transhumance, au moment d'un déménagement ou du glas qui sonne: «le désordre compte ses boîtes / premier juillet vingt heures vingt / je m'occupe à faire disparaître une maison / de poupée le visage de mon père». Car ce dernier, mort, ne laisse pas de nostalgie dans l'air, mais bien des mots qui cherchent à rendre l'évidence acceptable, qui mettent en question le pouvoir des regards, des paroles, des guets pour sauver de l'abîme ce qui disparaît.

Mais on ne saura pas vraiment si la longue métaphore de l'eau qui parcourt le recueil, cette «épreuve de l'eau», cette «histoire liquide», témoigne de la noyade du père ou de sa disparition dans une chambre d'hôpital, des larmes retenues, de la fluidité du temps qui passe. Ne sait-on pas que «la mémoire est une chambre absolue»?

Comme «mourir est un métier», la poète en fait l'apprentissage, le tour et le détour pour, avec le talent qu'on lui connaît, porter ailleurs le poème, la répétition comme figure récurrente, mort à jamais recommencée.

Ceux et celles qui souffrent

Il ne faut pas se laisser rebuter par le titre du dernier recueil d'André Roy. Les Espions de Dieu constituent un des forts recueils des derniers mois, une reconnaissance de l'écriture chez qui le malheur a été un accompagnement. André Roy consacre donc sa dernière oeuvre à ceux et celles qui ont souffert, ont connu les camps et les goulags, l'oppression et un certain désespoir. Attention, il ne s'agit en aucune manière de tombeaux littéraires, mais bien de textes qui se veulent attentifs à l'oeuvre des poètes souffrants et qui ont su, à travers l'écriture, transcender le fatum.

Des écrivains allemands (Paul Celan, Nelly Sachs), cubain (Raúl Rivero), espagnol (Federico García Lorca), français (Antonin Artaud), italiens (Primo Levi, Pier Paolo Pasolini), palestinien (Mahmoud Darwich), polonais (Zbigniew Herbert, Avrom Sutzkever), québécois (Huguette Gaulin, Claude Gauvreau), russes (Anna Akhmatova, Vladimir Chalamov, Ossip Mandelstam, Marina Tsvétaïéva), suédois (Stig Dagerman), tchèques (Vladimír Holan, Franz Kafka) et l'auteure américaine Sylvia Plath sont conviés, par ordre alphabétique pour ne pas privilégier de cause, à ce partage de la parole, travail sacré autour de la douleur.

De la terre sibérienne, le poète demande à Anna Akhmatova: «Quelle couleur contenaient leurs yeux?»; il se questionne: «L'oiseau peut-il vivre sans son ombre / comme Mahmoud en son pays?»; ou conteste: «Primo a écrit: / "Le monde n'est pas une erreur de Dieu." / On ne le croit pas»; il accompagne discrètement le poète: «Tu meurs d'amour tout le temps, / Federico le Fils, le Frère, l'Amant. / La nuit se couche près de ton coeur»; et il dira aussi d'Avrom Sutzkever qu'«il revient des évanouis».

Il faut impérativement accompagner André Roy dans ce tour de reconnaissance qui mène la parole à l'essentiel.

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Collaborateur du Devoir

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KENNEDY SAIT DE QUOI JE PARLE

Tania Langlais

Les Herbes rouges

Montréal, 2008, 80 pages

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LES ESPIONS DE DIEU

André Roy

Les Herbes rouges

Montréal, 2008, 136 pages