Bédé - Putain de bordel de guerre

Une case de Mattéo, de Jean-Pierre Gibrat
Photo: Une case de Mattéo, de Jean-Pierre Gibrat

C'est peut-être parce qu'elle s'est terminée il y a pile 90 ans. Ou encore parce que Lazarre Ponticelli, le dernier poilu, est mort le 12 mars dernier, à 110 ans. En cette fin d'année, la Première Guerre mondiale semble vouloir remonter inéluctablement à la surface dans l'univers de la bédé, avec en prime des plumes prestigieuses pour caresser l'enfer de ce temps que les créateurs de bulles ne veulent visiblement pas voir sombrer dans l'oubli.

Dans Putain de guerre (Casterman), Jacques Tardi et son complice historien Jean-Pierre Verney ont décidé de faire leur part pour entretenir la mémoire d'un drame humain qu'ils abordent ici en trois temps — 1914, 1915 et 1916 — mais aussi par des planches à trois cases pour dresser une autre chronique lucide de ce sale conflit.

Forcément, l'esprit de C'était la guerre des tranchées, que le père de Nestor Burma a mis au monde en 1993, n'est pas très loin. On y suit les tribulations d'un troufion embarqué malgré lui dans la boue et la dégueulasserie d'une guerre qu'on croyait être la dernière. Et ce, du déclenchement du conflit où les poilus — nom donné aux combattants français de cette époque — partaient au casse-pipe persuadés qu'ils auraient la «victoire en chantant», jusqu'au bourbier qui allait finalement les attendre.

Avec un souci du détail et l'argot charmant du soldat, le duo avance donc sur ce champ de bataille, sans compromis, pour mieux en décortiquer l'horreur, les incohérences mais surtout l'impuissance des militaires attendant la mort dans des trous de terre. Sinistre. La reconstitution, soutenue par un coup de crayon reconnaissable entre mille, s'accompagne aussi d'une série d'articles signés Verney sur l'actualité de ce temps. Photos d'époque à l'appui.

La guerre par amour

Dans le même décor, Jean-Pierre Gibrat propose, lui, avec son Mattéo (Futuropolis), une tout autre perspective sur la Grande Guerre vue depuis la région du Languedoc — ou du Roussillon, qui sait. Là, au milieu des vignobles arrosés par le soleil, un fils d'immigrant espagnol cherche à séduire la belle Juliette, fille de notable qui, comme les gens de son espèce, aborde la «der des ders» avec un patriotisme de circonstance.

L'ambiance est alors étrangement à la fête. L'optimisme en ce qui concerne la victoire est démesuré, partout dans le village mais pas vraiment chez la mère de Mattéo, qui voit bien que son fils unique se prépare à commettre l'irréparable: prendre part à ce conflit pour ne pas déplaire à sa douce, qui semble donner des signes d'amour à un autre.

Au coeur de ce triangle amoureux, Gibrat, l'homme derrière Les Gens honnêtes et Le Vol du corbeau, vient avec ce premier tome (qui couvre 1914 et 1915) nourrir une nouvelle fois l'horreur et la violence de ce grand face à face absurde par tranchées interposées. Les corps en décomposition sur des barbelés, la peur au ventre, le gaz moutarde et la dureté d'une hiérarchie militaire sans âme sont là. Tout comme l'amour, celui d'une bourgeoise d'abord et d'une infirmière ensuite, qui pourrait bien changer le cour d'une histoire humaine dans laquelle les bédéistes cherchent inlassablement à puiser depuis quelques années.

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Putain de Guerre

Tardi & Verney

Casterman

2008, Paris, 67 pages

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Mattéo

Jean-Pierre Gibrat

Futuropolis

2008, Paris, 64 pages

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