Histoire - Staline: l'apprentissage d'un tueur

Staline discutant avec Gorky, probablement en 1929.
Photo: Agence France-Presse (photo) Staline discutant avec Gorky, probablement en 1929.

Si Staline (1878-1953), le tyran mégalomane et paranoïaque qui régna sans partage sur l'URSS de 1924 jusqu'à sa mort, est aujourd'hui bien connu grâce au travail des historiens, le jeune Staline (de son vrai nom Iossif Vissarionovitch Djougachvili, ou «Sosso» pour les intimes) est jusqu'à récemment resté un mystère. Le culte de la personnalité dont s'entoura le maître du Kremlin avait entre autres pour but de cacher l'inavouable: son rôle direct dans les hold-up, les meurtres, les enlèvements, le racket d'extorsion, les incendies criminels et autres actes de gangstérisme qui favorisèrent son ascension dans la hiérarchie du parti bolchevik jusqu'à la Révolution d'octobre 1917.

Pour percer à jour la vie du jeune Staline, il a fallu attendre la chute de l'Union soviétique, qui permit enfin de déverrouiller les grilles des archives secrètes, de Moscou à Tbilissi (anciennement Tiflis), capitale de la Géorgie, là où Staline fit ses classes de révolutionnaire... et de criminel. Ces dizaines de milliers de documents, longtemps enfouis mais rarement détruits, permettent aujourd'hui aux historiens de mieux comprendre comment ce fils d'un cordonnier violent et alcoolique, ce jeune séminariste idéaliste, épris de poésie et de justice sociale, converti au marxisme vers l'âge de 19 ans, allait devenir le massacreur fanatique des années 1930 et le conquérant de Berlin, en 1945.

L'historien britannique Simon Sebal Montefiore, qui s'était déjà signalé par un premier ouvrage remarquable sur Staline, La Cour du Tsar rouge, démontre dans Le Jeune Staline que sa réussite tient en partie à un mélange inhabituel d'éducation classique — lecteur insatiable, il fréquenta le séminaire — et de violence des rues, puisque Tiflis était dans sa jeunesse un véritable coupe-gorge, où s'affrontaient des dizaines de bandes rivales. Staline, écrit notre historien, devint un rare amalgame d'«intellectuel doublé d'un tueur». L'erreur de Trotski et d'autres victimes de Staline fut de ne pas voir l'homme politique subtil, cultivé et intelligent derrière le personnage grossier, violent et médiocre qu'il s'était forgé pour mieux les leurrer.

La culture de la méfiance

Plongé très tôt dans l'univers clandestin des révolutionnaires et des gangs criminels, Staline fut sans cesse traqué par les services secrets russes, ce qui accentua chez lui la culture de la méfiance et du complot dans laquelle il baignait. Selon Montefiore, «la tragédie du léninisme-stalinisme n'est, pour une large part, intelligible que si l'on comprend que les bolcheviks continuèrent à se comporter au Kremlin... de la même façon clandestine que lorsqu'ils appartenaient à une obscure petite cabale réunie dans l'arrière-salle d'une taverne de Tiflis».

Les crimes commis par Staline durant ses quelque vingt ans de vie clandestine (entre 1899 et 1917) furent longtemps occultés: d'abord parce que, grâce aux vols et aux extorsions commis sous sa direction, il devint le principal financier de Lénine. Non seulement Lénine le protégea-t-il, mais il en fit son homme de main en dépit du fait que les vols de banque, par exemple, étaient explicitement interdits par la direction du Parti socialiste-révolutionnaire, en raison des risques qu'ils faisaient courir au mouvement.

Une fois au pouvoir, Staline tenta par tous les moyens d'effacer toute trace de ce qui pouvait ternir son image de chevalier sans peur et sans reproche du marxisme: sa carrière de parrain de la pègre à Tiflis et dans le port pétrolier de Batoumi, de pilleur de banque audacieux (dont un vol qui fit une cinquantaine de victimes déchiquetées par les bombes), de tueur (il commanda son premier meurtre dès 1902, celui d'un ouvrier qu'il «soupçonnait» de travailler pour la police) et de spécialiste de l'extorsion.

Comme il continua à le faire une fois au pouvoir avec Beria, Staline confiait cependant le sale boulot à des hommes de confiance pendant qu'il restait dans l'ombre: de nombreux documents exhumés avec patience par Montefiore prouvent que «Sosso» commandait bel et bien les meurtres, les enlèvements et les vols de banque exécutés par ses amis géorgiens Kamo et Tsinsadze.

Si Staline n'hésita jamais à recourir au crime pour parvenir à ses fins, il est vrai aussi qu'il ne le fit jamais pour son propre profit matériel mais toujours en vue de l'avancement de la cause révolutionnaire (et de la sienne): même lorsque ses vols lui rapportaient des sommes colossales, il ne gardait rien pour lui et remettait tout à Lénine. Sa foi (ou son fanatisme) révolutionnaire resta toujours intacte.

L'itinéraire du jeune Staline est reconstitué avec une rigueur et une finesse remarquables par l'historien britannique. Si l'on veut comprendre comment et pourquoi un pauvre garçon épris d'un idéal révolutionnaire devint un dictateur impitoyable et sanguinaire, la lecture du livre de Montefiore est un must. En plus, ça se lit comme un roman!

***

Le jeune Staline

Simon Sebag Montefiore

Traduit par Jean-François Sené

Calmann-Lévy

Paris, 2008, 502 pages

À voir en vidéo