Les dix meilleures bédés de 2008 - Une explosion de bulles intimistes

Les années se suivent et ne se ressemblent pas vraiment dans le monde du 9e art. 2008 a respecté une fois de plus cette trame narrative en livrant à l'amateur de bulles en boîte de nouvelles évasions dans l'univers de la conspiration, des récits intimistes provenant des quatre coins du globe, des sagas historiques, des gags en strips, du rire, du drame et de la douce folie bien de leur temps. Des grands ont été au rendez-vous, Tardi, Fernandez, Loisel, Denis, Larcenet et même Gotlib avec l'hommage que lui ont rendu cet été ses pairs avec Rubrique Abracadabra (Dargaud). Des jeunes ont fait aussi leur apparition dans le club restreint des bédéistes talentueux ou, comme Zviane, ont confirmé leur maîtrise de l'histoire sur planche. Et si, pour finir l'année, il ne fallait en retenir que dix...

1. Le Goût du chlore (Casterman), de Bastien Vivès. Poétique à souhait, cette incursion dans le monde de la natation est finalement une délicieuse excuse pour aborder le thème de la séduction, de la romance et de la timidité sur fond de bassin olympique, de vestiaires et de dos crawlé. Le tout, avec une étonnante économie de mots, une intelligence du découpage et surtout des perspectives aussi séduisantes que la plastique de celle qui va motiver l'entraînement du héros.

2. Le Maillot rouge (Paquet), de Marianne Eskenazi. Tout commence par un amour de vacances qui va se transformer en un parcours sentimental tortueux pour une jeune fille en quête de repères. En apparence fleur bleue, ce récit, qui se promène entre présent et passé, pose plutôt un regard lucide sur les relations humaines, les chemins qui se croisent, les intimités qui passent et les terribles questionnements qui accompagnent cet apprentissage de l'existence, et ce, sur un scénario coloré et efficace.

3. Je ne verrai pas Okinawa (Les impressions nouvelles), d'Aurélia Aurita. De l'amour, la jeune fille derrière les deux tomes des très sexués Fraise et chocolat en rêvait aussi en débarquant à l'aéroport de Tokyo pour retrouver son chum cette année. Mais l'administration aéroportuaire nippone a décidé de changer ses plans avec des questions étonnantes, des incohérences administratives et surtout un rapport à l'étranger pour le moins déconcertant qui auront eu l'avantage d'alimenter cet autre morceau de vie de l'amusante adepte du journal intime en bédé.

4. Les Ravins (Mécanique Générale) de Philippe Girard. À l'autre bout du monde, ce jeune auteur montant du Québec n'aura heureusement pas eu le même genre de déconvenues. Et c'est pour cette raison qu'il a réussi à livrer ici le récit de ses neuf jours passés à Saint-Pétersbourg en Russie à l'invitation d'un festival de bédé. Journal de voyage très personnel, l'objet parle donc, jour par jour, de découvertes, de surprises et de différences. Avec un sens intéressant de la narration qui n'est pas pour nuire à l'aventure.

5. RG. T2 Bangkok-Belleville (Gallimard) de Dragon et Peeters. Avec ce deuxième chapitre, le duo poursuit l'écriture des aventures — un peu vraies, un peu romancées — du flic français Pierre Dragon dans le monde de l'enquête et des bas-fonds parisiens. Sombre, sordide, complexe et torturé, cette fiction policière a l'avantage de reposer sur un scénario documenté de l'intérieur dans lequel les filatures sont interminables, la vie de famille perturbée par le crime organisé et la détresse humaine palpable à chaque page de cette oeuvre qui aurait pu s'intituler facilement «la solitude de l'enquêteur».

6. Vers les mondes lointains (Paquet) de Grégoire Bouchard. De la détresse, cet ovni littéraire de l'année 2008 n'en manque pas lui non plus. Le décor? Montréal des années 50 où, sur fond d'anciens combattants et de pauvreté, une étrange histoire va doucement se construire avec l'invasion de la métropole par des... extraterrestres. Dérangeant avec ses personnages aux traits difformes et sa «futurisation» d'un passé que les plus de 60 ans n'ont certainement pas connu, l'objet planant n'en demeure pas moins aussi surprenant que captivant. Et la profondeur que lui a insufflée ce drôle de Bouchard n'y est pas étrangère.

7. Pauvres Zhéros (Casterman) de Baru et Pelot. C'est une comédie noire, écrite à la hache, par un romancier populaire français et mis en image par le père de Quéquettes blues. Et forcément, le résultat est à la hauteur: la pauvreté financière et intellectuelle des protagonistes vient ici alimenter une intrigue, particulièrement bien assemblée, dans la France profonde où abus et violence vont amener une poignée de pauv'types, par une série de coïncidence, à faire finalement n'importe quoi. Tristement divertissant et explosif.

8. Macanudo (La Pastèque) de Liniers. C'est parce qu'elle est ouverte sur le monde que La Pastèque a décidé cette année de publier le travail de ce curieux et jeune auteur argentin, Liniers, qui depuis des années publie ses strips comiques dans le journal La Nacion de Buenos Aires. Dans l'esprit de Quino mais aussi de Schulz, cet artiste pose sous cette couverture un regard amusant et amusé sur le temps qui passe, avec l'aide d'un pingouin, d'un chat, d'un hippopotame et surtout d'un regard décalé sur la vie qui fait plaisir à lire.

9. Burquette (Les 400 coups) de Francis Desharnais. Nouveau venu dans l'arène du rire en case, le jeune graphiste a frappé fort avec sa série de strips qui mettent en vedette une jeune fille, condamnée par son père psycho-rigide à porter la burqa pour apprendre à vivre. À la dure. À l'heure des accommodements raisonnables et d'une commission sur le sujet, l'exercice s'est distingué par l'intelligence du propos, critique et respectueux en même temps, et par la sensibilité d'un auteur qui vient de faire son entrée dans le monde du 9e art, par la grande porte.

10. Le Promeneur (Casterman) de Taniguchi et Kusumi. C'est l'errance en milieu urbain qui a animé ce duo de bédéistes nippons. Conséquence: ils nous emmènent ici, par la main, dans plusieurs quartiers de Tokyo pour y vivre la douce et rafraîchissante banalité du quotidien qui est le leur. Cet éloge de la déambulation, «parce que c'est bien de se perdre un peu», écrivent-ils, se décline en huit chapitres et plusieurs questions sur la persistance de la mémoire, les effets pervers de la modernité, la survie du passé, l'entraide... sans plus. Et c'est déjà très bien.

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