Littérature québécoise - Charles Gill, la voix d'un Québec occulté

Voici le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, en 1911. Charles Gill y observe une foule disparate, formée, selon lui, de gens «hostiles à notre étoile». Le Canada français est représenté là, précise-t-il, «surtout par ses prostituées de douze ans et ses jeunes ivrognes». La langue anglaise triomphe. «Écrivains canayens», auteurs sans public, il ne vous restera, pensera-t-il, qu'à signer «un Requiem» et à connaître au bordel «l'extase du verrat»!

Dès 1969, dans la première édition des lettres du poète et peintre Charles Gill (1871-1918), fils d'un juge et petit-fils du sénateur Louis-Adélard Senécal, magnat du chemin de fer, l'érudit Réginald Hamel savait qu'il avait déniché des documents exceptionnels. Les textes tranchaient brutalement avec le ton compassé de ce que l'on appelait, avant la Révolution tranquille, la littérature canadienne-française.

Malgré son patronyme britannique, Gill, natif de Sorel, se réclamait, en employant l'expression de l'époque, de «notre race». Son ancêtre paternel, un protestant de la colonie anglaise du Massachusetts fait prisonnier, dès l'enfance, par les Abénaquis, à la fin du XVIIe siècle, s'était assimilé à la société catholique de la Nouvelle-France.

Gravement malade, Hamel, historien de la littérature né en 1931, a tenu à publier, avec l'aide de sa femme Pierrette Méthé, une Nouvelle Correspondance de Gill. En réalité, il s'agit d'une édition, largement augmentée d'inédits et de savants commentaires, de l'ouvrage qu'il avait fait il y a presque 40 ans.

On ne peut douter de l'importance des lettres de Gill au poète Louis-Joseph Doucet qui, comme lui, a été membre de l'École littéraire de Montréal. On y lit: «Le destin nous a fait pousser comme un citron du nord dans un pays monstrueusement hostile aux arts et à la pensée.»

Les considérations sur le sort d'une littérature de langue française dans un Québec rongé par l'anglais, «langue des vainqueurs», auraient quelque chose de banal si, à l'instar du jésuite Joseph-Papin Archambault, fondateur à Montréal en 1913 d'une Ligue des droits du français, l'épistolier s'inspirait d'une religiosité catholique et nationale. À l'opposé, Gill manifeste un érotisme et un sans-gêne exacerbés.

«Nous sommes une race foutue», écrit-il en 1914 à Doucet. Ce qui doit s'interpréter au vieux sens littéral. La race, c'est la femme que le poète possède sexuellement, maîtresse ou, le plus souvent, prostituée. «Elle bande à la moindre alerte, raconte-t-il, elle bande du bouton et de toute la vulve, et des seins qui frémissent alors et dont l'extrémité se contracte.»

Gill a conçu le plan d'une épopée qui avait le Saint-Laurent pour cadre. Du vaste projet, il ne subsistera que des vers comme ceux-ci: «Le Cap Éternité fait dire à l'Océan / Qu'un empire effacé de la mémoire humaine / A rendu sa grandeur éphémère au néant.» Ce passage un peu ampoulé, la correspondance du poète le rend bouleversant.

La gloire que Gill visait, en rêvant d'un immense poème qui chante, avoue-t-il à Doucet, «ma patrie blessée à mort», ne se concrétise pas, car le projet échoue. Pour l'épistolier, il ne reste plus que «l'omnipotent cul». Cela lui permet d'écrire: «Homme perdu, j'ai recherché les filles perdues; désespéré, je me suis rapproché des désespérées.»

Dans le Québec d'autrefois, qu'une tradition tenace tient pour étranger au plaisir charnel, Gill a résisté à l'étouffement politique et culturel par la débauche au coeur d'une ville où, à ses yeux, «la prostitution côtoie le crime et l'hôpital». Est-ce si fou de croire, comme le poète l'insinue, que l'on doit ainsi lutter contre l'aliénation collective parce qu'elle porte en secret le nom physique et terrible de castration?

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Collaborateur du Devoir

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NOUVELLE CORRESPONDANCE

Charles Gill

Guérin

Montréal, 2008, 444 pages