Histoire de l'art - Un hommage somptueux au peintre Francis Bacon

Francis Bacon dans l’atelier de Reece Mews (South Kensington), 1974, photographie de Michael Holz
Photo: Francis Bacon dans l’atelier de Reece Mews (South Kensington), 1974, photographie de Michael Holz

Lorsque la direction du musée The Hugh Lane de Dublin, en Irlande, accepta en 1998 le don par la succession du peintre Francis Bacon (1909-1992) de son atelier du quartier londonien de South Kensington et de tout son contenu, elle ne se doutait pas du défi qui l'attendait. Car le petit appartement de huit mètres sur quatre, sorte de no man's land où l'un des plus importants artistes du XXe siècle avait vécu et travaillé durant les trente dernières années de sa vie, était un véritable capharnaüm, un amoncellement inextricable de 7500 objets pour la plupart empilés sur le plancher — détritus, photographies, publications illustrées, dessins, notes manuscrites, toiles déchirées —, ou encore entassés pêle-mêle sur des étagères — pinceaux dans des boîtes de conserve, piles de livres, boîtes de couleurs.

Devant ce grenier fabuleux, témoignage exceptionnel du chaos créateur qui avait servi d'humus à l'oeuvre du peintre anglais né en Irlande, le musée de Dublin décida de transporter et de reconstituer tel quel l'atelier, dans l'état où l'avait laissé la mort de l'artiste. Les murs maculés de peintures seraient enlevés et remis en place, comme ceux d'une chambre funéraire égyptienne. Ce travail colossal nécessita l'aide non seulement de conservateurs aguerris, mais d'authentiques archéologues qui travaillèrent exactement comme s'ils avaient exploré un terrain de fouilles, c'est-à-dire en extrayant tous les objets dans le sens inverse de celui dans lequel ils avaient été accumulés, puis en les répertoriant avant qu'ils puissent retrouver leur emplacement exact dans les différentes strates du fouillis primitif. Le grand public put pour la première fois découvrir le fameux antre du peintre à l'inauguration de l'exposition de Dublin, en 2001, près de quatre ans plus tard.

Cette extraordinaire aventure muséologique, narrée par Barbara Dawson qui avait supervisé toute l'opération, constitue le point d'orgue du magnifique catalogue publié à l'occasion de la rétrospective consacrée à Bacon par le Palazzo Reale de Milan de mars à juin 2008, et publié en français chez Skira.

Une vie intense

À l'occasion du centième anniversaire de naissance de Bacon en 2009, les amateurs de l'oeuvre de cet artiste phare de la figuration au XXe siècle, qui fut à contre-courant de l'abstraction triomphante de son époque, peuvent s'attendre à être submergés par un véritable raz-de-marée d'ouvrages et à être soumis à un tourbillon d'interprétations de son oeuvre.

Outre son iconographie exceptionnelle, le catalogue de l'exposition de Milan recèle évidemment son lot de commentaires et d'exégèses. Un des essais les plus pertinents est sans doute celui de Christoph Heinrich sur les petits portraits peints par l'artiste, qui privilégiait surtout les grands formats. Ces petits portraits, très éloignés de la figuration traditionnelle, sont pourtant extraordinairement vivants et étonnamment ressemblants, bien que peu flatteurs pour leurs modèles en raison des distorsions, des déformations et des «tumeurs» qui défigurent les visages. Selon Heinrich, la vie intense qui anime des portraits est due au fait que Francis Bacon cherchait avant tout à exprimer l'énergie créatrice et destructrice derrière le masque de chair de chaque individu, le «mouvement constant et inexorable de l'être vers la mort».

Le texte d'introduction de Rudy Chiappini tente pour sa part de cerner le pouvoir à la fois d'attraction et de répulsion qu'exercent les oeuvres de maturité du peintre, qui a essayé dans sa peinture de traduire «la violence inhérente à l'existence» en s'inspirant d'images souvent dérobées au quotidien, reprises par exemple de photos de faits divers dans les journaux. «La beauté sera convulsive ou ne sera pas», avait prédit André Breton en parlant de l'art du XXe siècle, et l'oeuvre de Francis Bacon en est peut-être la plus belle illustration. Ses corps suppliciés comme enfermés dans des cages, ou juchés sur des meubles dans des poses improbables, sont parmi les représentations les moins conventionnelles et les plus insoutenables du drame humain.

L'un des plus grands mérites du somptueux album Skira réside sûrement dans la profusion de reproductions d'oeuvres connues, mais surtout moins connues du corpus baconien, dont plusieurs dessins inédits et des tableaux rarement reproduits. Quant aux photos de son dernier atelier, elles viennent opportunément compléter l'ouvrage essentiel de Martin Harrison, Francis Bacon / La chambre noire, paru chez Actes Sud en 2006. Ce catalogue d'exposition invite le lecteur à une confrontation indispensable avec l'oeuvre exigeant et sans complaisance d'un artiste singulier.

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Bacon

Sous la direction de Rudy Chiappini

Skira

Paris, 2008, 250 pages (129,95 $)

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