Essais - Nietzsche, l'écrivain antiphilosophe

La pensée de Friedrich Nietzsche se présente-t-elle comme une philosophie? Surtout pas! Quelques mois avant de sombrer dans la démence en janvier 1889, l'homme se propose d'«être cent fois supérieur aux philosophes». Il veut atteindre ce but «par la sévérité envers soi-même, par la sincérité et le courage, par la volonté absolue de dire "non" là où un non est dangereux». Serait-il tout simplement cette énormité: un écrivain?

Exégète sans égal de l'oeuvre nietzschéenne, le Québécois Louis Godbout, professeur de philosophie, cite les passages en question des Fragments posthumes dans son essai Nietzsche et la probité, mais il ne s'attarde guère sur la dimension littéraire de l'ensemble des écrits. On ne saurait lui en tenir rigueur, d'autant qu'il est l'un des rares interprètes du penseur allemand qui cernent l'essentiel de l'oeuvre. Pouvait-on espérer quelque chose de mieux?

Après la lecture du livre de Godbout, le mot «probité», élément encore trop négligé du vocabulaire nietzschéen, acquiert un éclat presque nouveau. L'essayiste donne à la sincérité intellectuelle une portée capitale: «Ce n'est plus à l'objet de sa recherche qu'on doit juger le philosophe, mais à l'exigence interne de son questionnement. Le critère déterminant n'est plus la vérité ou la fausseté des thèses, mais la vertu du penseur.»

Il n'y a pas de définition plus simple et plus exacte du bouleversement accompli par Nietzsche (1844-1900) dans l'histoire de la philosophie européenne. Fils et petit-fils de pasteurs luthériens, le philologue devenu penseur rompt farouchement avec la tradition de la Réforme et tout ce qui rappelle la scolastique, le cartésianisme, l'idéalisme allemand, bref l'évolution des idées, du Moyen Âge jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle.

«NOTRE vertu a pour nom probité ("Redlichkeit")», proclame Nietzsche. Avec beaucoup de justesse, Godbout repère dans l'oeuvre «les sources françaises de la probité» en insistant sur trois auteurs que l'on définit comme des moralistes ou des écrivains au lieu d'en faire des philosophes proprement dits: Montaigne, Pascal et La Rochefoucauld.

Le scepticisme serein de Montaigne, l'habileté de La Rochefoucauld à discerner les multiples masques de l'être humain confortent Nietzsche dans sa lutte contre le dogmatisme philosophique et l'esprit de système. Mais le penseur allemand se sent encore plus proche de Pascal, qui a écrit: «Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.»

Godbout explique la primauté de l'influence pascalienne dans la réflexion de Nietzsche à l'aide de passages bien choisis, en particulier l'extrait d'Ecce homo où l'ermite vagabond voit en Pascal «la victime la plus instructive du christianisme». L'essayiste québécois a pourtant, à la différence de Michel Onfray, une connaissance trop approfondie de l'oeuvre nietzschéenne pour y déceler un antichristianisme sans nuances.

Une interprétation simpliste

Dans L'Innocence du devenir, scénario d'un court film sur la vie de Nietzsche que le philosophe français, actuellement très en vogue, propose à ceux qui s'intéressent à une pensée assumée au paroxysme, on trouve une interprétation simpliste des idées du grand imprécateur. Sur les lèvres de Nietzsche, Onfray met ces mots: «Que peux-tu attendre de cette religion qui vénère un cadavre crucifié?»

En fait, l'antichristianisme nietzschéen est beaucoup plus subtil. Dans L'Antéchrist, l'un des derniers livres qu'il a écrits avant de perdre la raison, le penseur affirme: «Le mot même de "christianisme" repose sur un malentendu: au fond, il n'y a jamais eu qu'un chrétien, et il est mort sur la croix.» Il oppose la probité de Jésus-Christ au christianisme, cette religion institutionnalisée qui trahit, selon lui, la pratique morale vécue par son prétendu fondateur.

En poussant ainsi à son extrême limite, dans l'examen historique des idées occidentales, la contradiction entre la probité du penseur et l'hypocrisie du système qui s'en réclame, Nietzsche finit par statuer que le philosophe est «le criminel des criminels». Faux penseur, ce dernier n'est-il pas un faiseur de système?

C'est l'époque où, encore lucide, l'imprécateur ajoute, comme le signale Godbout, à la poésie d'Ainsi parlait Zarathoustra le lyrisme plus aigu des Dithyrambes de Dionysos pour y acclamer l'«Être» que «ne souille aucun "non"». Il traduit là son effort désespéré de concilier Dionysos, dieu exubérant de l'instinct, et le Crucifié, divinité anéantie dans la personne de l'homme probe qui n'existe plus que par la mort.

Pourquoi se surprendre que Nietzsche, devenu fou, signe tantôt «Dionysos», tantôt «Le Crucifié», comme le révèlent plusieurs de ses lettres, brefs et énigmatiques témoignages du penseur effondré, réduit à la pureté brutale, éphémère et ultime de l'écrivain?

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Collaborateur du Devoir

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NIETZSCHE ET LA PROBITÉ

Louis Godbout

Liber

Montréal, 2008, 232 pages

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L'INNOCENCE DU DEVENIR

Michel Onfray

Galilée

Paris, 2008, 128 pages

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