Photographie - Philippe Forest explore les photographies d'Araki

Comment conjuguer art et littérature, intelligence et beauté, texte et sensibilité? Faudra-t-il toujours penser qu'il n'y a dans ces mariages qu'artifice et duplicité? Et pourtant, puisqu'il en est la preuve vivante sur papier, l'essai s'intitule Araki enfin. L'homme qui ne vécut que pour aimer. La signature de Philippe Forest, après le magnifique récit romanesque Sarinagara, en 2004, suivi de deux essais dirigés également vers la culture japonaise, garantit la lecture libre, rêvée, des images crues, un jour captées dans l'archipel asiatique.

Le photographe Araki — Nobuyoshi Araki, né à Tokyo en 1940, est un artiste contemporain célébré mondialement — livre donc sa magie, sous la plume esthète de Forest. Trente et une images sont accompagnées de 217 notations, selon les hasards du portait éclaté. Tout ici réfléchit, la tête pensante comme les lentilles de l'appareil. Mais tout est aussi plus vicieux. On semble y célébrer un festin cannibale. Le regard compose, puis l'oeil vorace mange le spectacle, apprêté pour se lire.

Eût-il dû chercher plus loin, pour traverser la distance, l'apparition, le flottant, que Forest l'eût entrepris, pourchassé et livré ligoté. Mais Araki l'a exposé, avec cette extase de la mélancolie qui étale la jouissance froide de corps alanguis. Aussi Forest a-t-il décidé de nous introduire au rituel. Évitant de se tenir sous l'angle sadomaso, il brosse des pans d'histoire de cette langue nipponne inconnue, de ses fictions intestines, de ses estampes et dessins, de ses haïkus.

Impudeur en effigie

La souffrance apparaît indissociable de la beauté. Exaltation, illusion, évanescence, l'expérience amoureuse s'étend dans la zone inépuisable du désir infini. Et aussitôt reconnu, survient watakushi-shôsetsu, littéralement «le roman du je», l'intime. Dans ce faux naturel, qui dérive d'une culture ancienne, l'insolite du réel dépeint s'illustre à nouveau.

Forest s'en donne à coeur joie; on dirait qu'il marche dans un champ de neige. Lui qui écrit des autofictions, qui font signe à tout ce qui porte le deuil, qui sont toutes empreintes d'un creux d'être essentiel, a trouvé son maître, le très sophistiqué Araki.

La mort fleurie, entourée de blanc et d'espace évidé, ou le sexe obscène mais terriblement objectivé, distancé, ou encore la nudité plastique, clinique, des femmes aliénées, mutilées, emballées comme des poupées sous l'objectif d'une théâtralité revue par le design, documentent l'album de ces portraits d'Araki. Il est lui-même sur certaines photos, en pose d'excuse.

Et il y a la couleur parfaite, la chair blanche, les rouges, les noirs, des turquoises superbes. Ses fleurs, ses kimonos, ses porte-jarretelles... À Charleroi, en 2006, on a lancé des cocktails Molotov sur l'affiche du musée qui présentait Araki, simplement nu. C'est dire qu'il affiche l'impudeur et l'exhibition tranchantes.

Le surréalisme n'est jamais loin. «L'extase stupéfaite et sereine qu'exprime le visage des femmes qu'il photographie donne au regard vide de celles-ci une profondeur tranquille où, sans horreur ni effroi, c'est tout le spectacle de la vie qui se réfléchit comme s'il s'agissait d'un rêve infiniment tendre.»

Avec Forest, on se retrouve en compagnie d'analystes célèbres de la photographie: Bataille, Barthes, Roche, Jullien, Kristeva, Bertrand Dorléac, sans compter les spécialistes du photographe. Le choeur sensible et obsédé perpétue une beauté violente, fixée sous les arcanes de la désolation.

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Collaboratrice du Devoir

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Araki enfin

L'homme qui ne vécut que pour aimer

Philippe Forest

Gallimard, coll. «Art et artistes»

Paris, 2008, 155 pages

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