Poésie - Le poids du monde chez Kim Doré

Maniérisme le diable se présente comme un petit traité de la pesanteur qui fait tomber les objets, le corps et l'âme. Cette aspiration vers le bas, la poète en fait le centre de son recueil pour mieux en contourner l'effarement : « [...] personne / n'a vu que ça tombait quelque chose de vivant / s'est faufilé aller-retour il fallait poser les mains / comme une épuisette [...] ». Le geste de cueillir l'âme des vivants afin d'atteindre à une sorte de frêle espérance.

Un enfant mort-né, comme s'il s'agissait du diable lui-même, surgit enfanté dans le présent. Vision d'apocalypse, image qui évoque l'immense La route de Cormac McCarthy : « [...] marie ramasse les déchets / après la naissance se relève et marche / très vite sans laisser d'empreinte / ce matin le soleil carbure aux virus ». L'oeuvre commence ainsi dans les miasmes glauques d'après les désastres. Les paysages de Jérôme Bosch en fond de scène, les Caprices noirs de Goya, l'esprit gothique des groupes actuels, toutes ces représentations innommées mais fugaces traversent l'esprit.

Le recueil de Kim Doré est de ceux qui irradient le souffre, l'oeil bien ouvert sur la démesure des catastrophes. Il faut s'accrocher. Le style en est complexe mais intense, la clarté si obscure que les mots nous renvoient à notre propre misère d'être. Elle précise : « [...] je suis / de mon temps un corps dévié / on voit tout à travers déluge / autour de nous et rien à l'intérieur / dans l'intervalle des rats dehors / et l'enfer [...] ».

Le tunnel sans fin de vivre s'obstrue. La filiation de grand-mère à mère à fille vacille dans la perplexité du temps présent : « Ce n'est pas cruel, ce n'est pas fuir. Je suis l'enfant sage qui enterre ses yeux sous le premier arbre pour ne pas se salir, ne pas pleurer, arrêter de faire dire des choses à ses dessins ratés. » Recueil d'une efficacité rare qui a l'audace du noir et des démons que nous portons parfois au coeur du vivant.

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Collaborateur du Devoir

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MANIÉRISME LE DIABLE

Kim Doré

Éditions Poètes de brousse

Montréal, 2008, 72 pages

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