Littérature étrangère - Une chute, une %$! de chute

Le «mensonge vital», c'est la roche friable sur laquelle repose souvent l'équilibre de toute une vie. On avance, les jours succèdent aux jours, on fuit les miroirs et le moindre doute est balayé aussitôt sous le tapis. Un tapis qui, étrangement, devient de plus en plus moelleux. Et jusqu'à ce que la crise éclate pour révéler l'étendue de l'illusion, tout un travail de l'ombre a eu lieu. Honte et dignité, le premier roman traduit en français de Dag Solstad, auteur norvégien de premier plan, est l'histoire d'une terrible et tardive épiphanie.

Elias Rukla est professeur de littérature norvégienne dans une école secondaire d'Oslo depuis vingt-cinq ans. Migraineux et «un soupçon soûlographe», il a épousé la femme «indescriptiblement belle» de son meilleur ami, un ancien étudiant de philosophie marxiste qui a tout laissé derrière lui il y a longtemps — philo, femme, enfant, Norvège — pour aller s'enrichir aux États-Unis.

Devant l'hostilité en bloc des élèves de sa classe («structurelle», pensera-t-il), le quinquagénaire a l'habitude de se sentir comme un dompteur de fauves dans une cage. Mais un jour, une illumination l'ébranle pendant qu'il donne un énième cours sur Le Canard sauvage d'Ibsen. L'une des pièces les plus importantes du dramaturge norvégien, qui explore les antagonismes entre vie et pensée, art et compromis, l'écart entre les grands idéaux de jeunesse et la réalité d'un quotidien imparfait.

Immédiate conséquence: l'enseignant pète un plomb après ce cours en sortant de l'école, s'acharnant comme un fou contre un parapluie qui refuse de s'ouvrir. Une crise qui déclenche aussitôt un flot de souvenirs et des constats radicaux à la lumière de sa nouvelle compréhension de la pièce d'Ibsen: amitiés de circonstance, vigueur d'antan, idéalisme contagieux. La douloureuse prise de conscience d'une âme emprisonnée qui découvre qu'elle n'a jamais vraiment vécu.

Dag Solstad a su injecter subtilement au coeur de son propre roman ce qui constitue sans doute l'essence même de l'ultime pièce d'Ibsen, qui souligne la forte part d'aveuglement volontaire et d'esprit de compromis qui guide beaucoup d'existences. Pour Elias, le constat est accablant: atomisation sociale, incommunicabilité, vacuité du discours médiatique, échec d'un certain idéal démocratique, esclavage généralisé, mensonge amoureux. Rien ne trouve plus grâce à ses yeux.

L'éclat de la vérité qui éblouit le héros amer de Honte et dignité ne l'entraîne pas dans l'une de ces chutes dont on peut se relever en époussetant son pantalon. Non. Il s'agit d'une débarque exemplaire qui l'éjecte dès lors «purement et simplement» de la société. «Si vous enlevez le mensonge vital à un homme ordinaire, vous lui enlevez aussi le bonheur.» (Ibsen)

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Collaborateur du Devoir

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HONTE ET DIGNITÉ

Dag Solstad

Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

Les Allusifs

Montréal, 2008, 186 pages

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