Mensonge de l'art, mensonge de l'amour

On ne sait pas où on va mais on y va. On pourrait dire ça des Pélicans de Géorgie. Déroutant. Désarçonnant, ce douzième roman de Jacques Folch-Ribas. Mais envoûtant. Brillant.

Il faut simplement accepter de plonger. Sans tout comprendre d'emblée. Il faut accepter que le mystère plane. Que demeure une part d'inexpliqué, jusqu'au fil d'arrivée.

Et même après, une fois le livre refermé. Il faut accepter d'être dépassé. Comme le narrateur lui-même l'est, dans cette histoire à tiroirs. Dépassé par l'amour, d'abord et avant tout.

A-t-on jamais fini d'en faire le tour? Pas Jacques Folch-Ribas, en tout cas. Qui continue, à 80 ans, de se questionner là-dessus dans ses romans. Sur l'amour, ses secrets, son mystère.

Autre filière de ce vieux routier de l'écriture maintes fois honoré, par ailleurs critique littéraire, architecte et historien d'art: la beauté. La beauté des formes, des couleurs. La beauté des paysages. Des corps. Des femmes.

Voyez ce passage dans Les Pélicans de Géorgie, tandis que le narrateur file en taxi, avec au volant une femme, une Noire, nommée Ada: «Je ne vis rien d'Atlanta, j'étais fasciné par cette Ada noire, le mouvement de ses cheveux qui dévoilait une nuque cuivrée, le profil perdu de trois quarts arrière avec cette pommette saillante qui se perdait vers le coin d'une lèvre, la ligne qui joignait très vite celle d'une narine gonflée puis s'égarait, s'évanouissait.»

Cette Ada noire du sud des États-Unis, par ailleurs prostituée, le narrateur, qui est Blanc, Français, et peintre de métier, tentera d'en faire le portrait. En vain. Comment capturer la beauté?

Encore faut-il savoir garder ses distances: «Du jour où le désir a surgi entre nous, vous ne pouviez plus être mon modèle parce que vous n'aviez plus d'âme à dévoiler, je ne pouvais plus vous dessiner ni vous peindre parce que je ne savais plus mentir. Seul le mensonge mérite l'intérêt. Voire le plaisir. Voire l'amour.»

Mensonge de l'art, mensonge de l'amour. C'est peut-être ça, le sujet des Pélicans de Géorgie, finalement? Tandis qu'on se perd dans un récit qui en emmène un autre qui en emmène un autre et ainsi de suite, tandis qu'on erre dans des dialogues savants au langage parfois suranné qui prennent des allures de traités, ou de plaidoyers, on cherche le fil.

Mais commençons par le début. Un peintre, autrefois architecte, qui gagne sa vie comme faussaire et vendeur d'oeuvres d'art, débarque à Atlanta. Où il fait la rencontre d'une certaine Ada. Mais il ne reste pas.

C'est Savannah qui l'attire, «la ville la plus belle de Géorgie». Là vit un collectionneur d'art bourré aux as. Avec qui il fera des affaires d'or. Voilà pour le contexte.

Pour le reste, c'est bel et bien d'une histoire d'amour qu'il s'agit. Une histoire qui a mal tourné. Qui resurgit du passé. En la présence d'une certaine Marie, patronne d'un bar topless à Savannah.

Il l'a connue à Paris, une vingtaine d'années auparavant. Alors qu'ils étudiaient tous les deux l'architecture. Le coup de foudre. Instantané. Pour lui.

Pour elle, on ne sait pas trop. «Marie était un mystère, elle refusait d'écarter un voile, d'ouvrir la moindre porte. Il y a toujours l'un des deux qui aime plus que l'autre ou du moins, dans le meilleur des cas, qui aime le premier. Je crus que c'était moi.»

Ça n'a pas duré. Elle est partie, l'a quitté du jour au lendemain. Elle a pris l'avion pour les États-Unis, aux bras d'un pasteur américain. Laissant derrière elle son amoureux éconduit, tout éberlué.

Ces pages-là, celles qui décrivent l'amour blessé, et la descente aux enfers qui a suivi, la plongée dans l'alcool, l'engourdissement de tous les sens, la tristesse sans fond, le mépris profond de soi-même... ces pages-là sont les plus fortes, les plus désespérées, les plus belles du roman.

Ce qui séduit aussi, c'est cette façon qu'a l'auteur de décrire l'état d'apesanteur du narrateur. Quand, 20 ans plus tard, tout lui remonte au travers de la gorge. Alors qu'il est en face d'elle, cette femme qui l'a trompé, qui l'a trahi. Qu'il aime encore?

Encore aujourd'hui, il ne sait pas vraiment qui est cette Marie. Mais au fil de ses rencontres, à Savannah, au gré des cuites qu'il multiplie avec des inconnus, il en apprendra de plus en plus.

Tortueuse à souhait, la vie de cette croqueuse d'hommes, depuis son départ de Paris. Mariage avec le pasteur américain, puis veuvage. Quelques amants. Dont l'un fou amoureux d'elle, mais éconduit une fois désargenté. Enfin, remariage, avec un vieux prof d'université... qui a fini assassiné.

Ce qui donne au roman des allures d'enquête. Où se mêle un vieux policier à la retraite. Qui sème le doute dans la tête du narrateur. Et dans la nôtre.

Au bout du compte, l'ambiguïté demeure. On ne sait pas la vérité. Mais peu importe, «la vérité est une conviction qui a réussi», comme l'écrit si justement Jacques Folch-Ribas.

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Collaboratrice du Devoir

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Les pélicans de Géorgie

Jacques Folch-Ribas

Boréal

Montréal, 2008, 152 pages

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