Terre des hommes

L'historienne Hélène-Andrée Bizier consacre un nouvel album de la grande famille québécoise à ses mâles, aux pères, aux fils et aux maris. «Je voulais montrer aux hommes d'aujourd'hui que leurs pères et leurs grands-pères étaient déjà beaux, coquets, vaniteux, éblouissants, mais aussi confiants, intrépides, laborieux, aimants et réservés.»

Voici la famille de Lacasse Rousseau et de Gabrielle Fafard photographiée le 12 mai 1937, devant la maison de Montmagny. Au premier rang, assises, les femmes, dont Marie Rousseau, née en 1917, doctoresse pédiatre, puis sa mère, elle-même fille d'un docteur en médecine devenu professeur de chimie. Il y a aussi la jolie Pauline, infirmière.

À l'arrière, douze hommes endimanchés, les fils de la fière lignée. Tout à gauche, Philippe, né en 1921, militaire-parachutiste mort lors du débarquement de Normandie. Et puis Maurice, né en 1919, décédé le 17 septembre 1944 pendant la libération de la France, dont le drapeau pendouille au mur de la maison avec le Red Ensign. Viennent ensuite Thomas, père blanc, missionnaire en Afrique; André, fondateur de Rousseau-Métal, futur ministre du cabinet de Jean Lesage; Jacques, botaniste, ethnologue, puis directeur du Jardin botanique. Et ainsi de suite avec des professeurs et d'autres entrepreneurs.

Le père de cette exceptionnelle maisonnée trône au centre. Lacasse (quel drôle de prénom...) Rousseau, né en 1873, industriel et manufacturier, se distingue par son habit de coupe, sa pose tranquille, sa belle tête blanche. Cet homme-lapin a de quoi être fier de la qualité exceptionnelle de sa fructueuse descendance.

Des trésors de mémoires semblables, L'Histoire des hommes québécois en photos en accumule des centaines. Enfants espiègles, adolescents inquiets, jeunes promis timides, étudiants choyés, prolétaires au boulot, travailleurs des champs, amants enjoués, pères de famille, vieillards au repos bien mérité, ils sont tous là.

Cette passionnante panoscopie nationale sur fond de testostérone, on la doit à Hélène-André Bizier. Normal. Historienne bien connue du Québec populaire, vulgarisatrice enviée, elle a déjà donné Une histoire du Québec en photos et Une histoire des Québécoises en photos. Autrement dit: elle a déniché un formidable filon et l'exploite avec patience et passion. Qu'est-ce qu'on dit? Merci, tout simplement. Surtout que ses albums commentés font des cadeaux de Noël très appréciés, lus et relus, contrairement à la majorité des autres beaux livres.

Pour elle, la nouvelle production s'inscrit en fait dans la foulée de la série «Nos racines», réalisée avec Jacques Lacoursière entre 1979 et 1982. Le projet, ambitieux, audacieux, a accouché de fascicules vendus partout, y compris dans les supermarchés. Au total, plus de cinq millions d'exemplaires des 144 documents trouvèrent preneurs.

«Cette histoire populaire était très illustrée d'images provenant de notre patrimoine, des tableaux, des gravures et des photos, plus de 2000 au total, explique Mme Bizier. Ensuite, j'ai eu l'idée de raconter l'histoire avec les illustrations comme sources principales. J'ai essayé autour d'une histoire du Québec depuis les origines, mais ça ne marchait pas. Le mélange des gravures et des photos ne me plaisait pas. J'ai donc abouti à ce projet d'histoire centrée sur la photo, et même sur le regard des gens. Je voulais montrer des visages et raconter l'histoire avec ces présences réelles, senties, rapprochées.»

Le philosophe Emmanuel Levinas a bien théorisé cette puissance évocatrice du visage. Le sujet s'y concentre et son individualité essentielle s'y retrouve. «Aussitôt que l'autre me regarde, il m'incombe d'assumer sa faiblesse, sa fragilité et sa vulnérabilité», remarquait-il. La phrase pourrait servir d'exergue à Une histoire des hommes québécois en photos.

Des images chaudes

Le premier ouvrage sur l'histoire générale a été conçu autour d'une chronologie à laquelle la fouineuse et son équipe ont accolé des photos. «J'ai trouvé des images chaudes, avec de l'âme. C'est comme ça je pense que j'ai bien illustré l'épidémie de grippe espagnole, la crise ou la Conférence de Québec.»

Le surplus accumulé a servi à produire le tome sur les femmes. Il a également permis d'orienter le travail du tome 3 consacré à leurs pères, leurs fils et leurs époux. «Je voyais tous ces hommes très travaillants que je ne connaissais pas. Mon père était sur ce modèle, cultivateur, menuisier, entrepreneur en construction, un archétype, un homme semblable à tous les hommes du Québec, dur à l'ouvrage mais mystérieux et silencieux. C'est à lui et à tous les autres que ce livre rend hommage.»

Ses ouvrages ont le charme nostalgique des albums de famille, ceux que l'on a tous déjà feuilletés en visitant mère-grand. Seulement, ceux de Mme Bizier embrassent le pays tout entier avec la puissance évocatrice conséquente. «Quelqu'un m'a raconté avoir apporté un de mes livres dans une maison de personnes âgées. Plusieurs souffraient de mutisme ou en tout cas ne parlaient plus, et le livre a délié leurs langues.»

Pour les tomes précédents, elle utilisait les archives. Un de ses émissaires a même épluché la banque du Devoir, familièrement appelée la morgue. Cette fois, l'historienne a plutôt puisé dans les collections privées. «Le mot s'est passé. J'ai reçu beaucoup de propositions, de Québec, du Lac-Saint-Jean, d'Ottawa, de partout. Même un commis à la SAQ m'a montré ses albums. Ce sont des snapshots, des clichés du quotidien avec du vrai monde.»

Toutes les photos n'ont pas la qualité des prises professionnelles. Chacune s'avère pourtant surchargée de sens. Comme dans ce portrait de tendresse où un homme enlace tendrement un poupon, une exception de la part des mâles laconiques, élevés à la dure pour enfouir leurs émotions comme les chats cachent leur crottes.

«C'est un homme de peu de mots qui se refuse à dire qu'il aime, dit alors le petit texte introductif de la section. Sa parole est un engagement qu'il réserve aux événements de première importance et rarement à la frivolité. Il ne dira pas non plus sa peine, son inquiétude, sa souffrance ou sa honte et on ne le verra pleurer qu'aux heures de deuil. Ce père a été éduqué pour transmettre une force et une sévérité qui n'a d'apaisement que les dimanches quand il se donne le droit de serrer, même maladroitement, ses enfants contre lui.»

Le parcours fait revivre des étapes d'une vie, de la naissance à la mort. Dès l'enfance on mesure le poids des responsabilités et l'éducation qui prépare à s'aventurer dans le vaste monde, ne serait-ce que pour s'y faire exploiter comme ouvrier, pour trimer dur sur une terre ingrate et blafarde. Dans l'avant-propos, l'auteure avoue son penchant pour un cliché montrant un homme mûr arrivé seul dans une gare de l'Abitibi. Il serre un chaton contre lui. Un sac et une boîte traînent à ses pieds. «Cette image dit tout de l'homme et des secrets qu'il garde pour lui», résume le texte.

Les images de l'album masculin s'arrêtent autour de 1960-1970 et couvrent donc un bon siècle au total. Le monde des hommes québécois comme celui de tout le monde a depuis basculé vers un autre état, le nôtre.

«On ne voit plus la différence après, corrige Mme Bizier. Les gens d'aujourd'hui demeurent semblables à ceux des trente ou quarante dernières années. Le but était de raconter les racines de ce monde, de montrer que les modèles ont perduré pendant longtemps. En somme, je voulais montrer aux hommes d'aujourd'hui que leurs pères et leurs grands-pères étaient déjà beaux, coquets, vaniteux, éblouissants, mais aussi confiants, intrépides, laborieux, aimants et réservés.»

Elle a en main un autre bon sujet pour le prochain album et refuse d'en dire plus. Les enfants, les immigrants, les criminels ou les saisons, pourquoi pas? Elle ne révèle pas le filon qui devrait donner du bon et du beau lui aussi, puisque ce passé en trois tomes peut déjà être garant d'un alléchant avenir...

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