Philosophie - Entre barbarie et civilisation

Qui sont les «barbares» dont s'occupe ici Tzvetan Todorov? Cet essai, inspiré d'abord par le souci de dépasser les positions crispées qui alimentent l'islamophobie, se fonde sur une distinction essentielle entre les cultures, toujours singulières et donc différentes, et la civilisation, considérée comme la substance morale de l'humanité. Devant elle se dresse la barbarie qui peut contaminer toutes les cultures, même celles qui sont en apparence les moins disposées à l'accueillir. Hérodote qui décrit déjà les barbares pour les distinguer des Grecs insiste: ils ne connaissent pas la pudeur, signe certain de leur proximité avec les animaux, ils vivent en tribus isolées, ont des moeurs scandaleuses. Mais les barbares d'Hérodote ne sont-ils barbares que parce qu'ils sont différents des Grecs? Selon Todorov, nous aurions intérêt à en former un concept plus restreint: les barbares sont ceux qui «nient la pleine humanité des autres», et pas simplement «les autres». Des fosses ardéatines aux corps d'enfants cloués sur des portes de grange en Bosnie, la barbarie ne connaît pas de limites, mais une chose est claire: il n'y a pas les barbares en face, et les civilisés qui seuls nous ressemblent de l'autre côté.

Pourtant, l'histoire moderne, surtout coloniale, nous montre un transfert historique constant des prédicats de la barbarie vers les étrangers, les conquis, comme en témoigne par exemple la conquête des sociétés amérindiennes. Ce déplacement est le plus nocif de tous, car il amalgame la signification morale de la barbarie avec la notion héritée d'Hérodote de la barbarie comme différence culturelle invisible. Même si cette distinction semble claire, elle n'est jamais assez ferme pour freiner la xénophobie qui s'alimente de cette peur de l'autre comme peur de la violence. La barbarie est partout, et parler de Guantánamo et de la torture, dont Todorov présente tous les paradoxes (défendre la civilisation avec les instruments de la barbarie), ne peut que nous inciter à voir que la barbarie s'oppose, dans toute culture, à la civilisation, acquis toujours précaire. Fondée sur le respect de l'humanité de l'autre, avec toutes les vertus de détachement de soi, de dialogue, de tolérance, la civilisation désigne l'humanité commune à toute culture dans son effort vers les valeurs universelles.

Les cultures, par comparaison, sont plurielles et non morales: parce qu'elles expriment l'expérience fondamentale de l'existence humaine, les cultures sont incommensurables et notre intérêt pour la «diversité des cultures» doit toujours se mesurer à notre capacité de saisir en chacune l'universalité qui caractérise «la civilisation». Cette harmonie semble aujourd'hui en péril: le conflit de l'universalité et de la pluralité des cultures est arbitré par un relativisme rapide, toutes se valent. Mais ce jugement repose sur une confusion: les cultures sont par essence plurielles en ce qui les distingue, et universelles en ce qui les rassemble. Todorov cite avec raison Herder, pour qui cet équilibre était fondamental: pluralité des cultures et unicité de la civilisation. «On ne peut avancer, écrit-il, dans la voie de la civilisation sans avoir reconnu au préalable la pluralité des cultures [...] on progresse dans la civilisation en acceptant de voir chez les représentants d'autres cultures une humanité semblable à la nôtre.»

Une culture peut donc être «plus civilisée» qu'une autre, à proportion qu'elle est plus universelle. C'est la conséquence d'une approche qui favorise la civilisation comme fait moral: par exemple, une culture qui favorise la distance et la réflexion, le regard critique sur les traditions, l'ouverture et l'hospitalité. Dans un modèle comme celui qui est proposé ici, on comprendra que tout en reconnaissant leur importance, les oeuvres et les savoirs ne sont pas les ingrédients essentiels de la «civilisation»: car si une culture produit des oeuvres et nie l'humanité des autres, elle ne peut se revendiquer de la civilisation. On ne peut donc jamais juger les cultures, mais seulement la civilisation qu'elles nourrissent ou la barbarie qui les détruit. Toutes les cultures sont des processus, où des sociétés sont engagées dans des transformations infinies, et il n'y a pas de cultures pures, toutes sont mélangées.

Critique du manichéisme

En apparence banale, cette analyse a des conséquences importantes: la peur des «barbares» qui alimente une thèse comme celle du «choc des civilisations» ne peut se fonder sur aucune approche rigoureuse de la situation contemporaine. Todorov propose une critique très solide de la position de Samuel Huntington, qu'il renverse en montrant que la peur occidentale repose en fait sur une lecture aveugle du ressort de la violence dans les sociétés caractérisées à tort comme barbares par essence. Très proche des analyses de Stephen Holmes, Todorov pense que les explications religieuses des conflits sont toujours suspectes: ces théories servent des intérêts et le recours aux stéréotypes orientalistes (islam inférieur et irrationnel) ne fait que conforter un préjugé, tout en bloquant l'analyse politique qui serait seule nécessaire. Laquelle? Celle qui fait voir la progression d'une culture du ressentiment dans des pays humiliés systématiquement par l'Occident depuis la chute du Califat et privés de reconnaissance.

Cet essai propose donc une critique de toute vision manichéenne de la violence contemporaine, dans un sens ou dans l'autre, car il y a aussi un manichéisme islamiste. Il n'est certes pas si simple d'expliquer le retour à la barbarie, que ce soit dans la torture ou dans les massacres jihadistes, mais la première chose à éviter est de recourir à un stéréotype essentialiste qui conduit à des actions de confrontation. Todorov se montre à cet égard très critique de toute provocation, par exemple le recours à une doctrine de la liberté d'expression pour

affronter un ennemi déclaré par essence servile; sa critique de l'affaire des caricatures, et même des actions de Hirsi Ali, pourra surprendre; elle témoigne en fait d'un désir de dialogue qui va au-delà de toute correction politique. La stigmatisation publique n'est jamais une bonne pédagogie et Todorov n'aime pas la «righteous indignation» contre les ténèbres, il n'aime pas mieux la

réaction violente qui en résulte. La spirale de violence devrait nous dissuader d'abuser d'une liberté qu'il sera trop simple de reprocher aux autres ensuite de ne pas accepter. Les gouvernements occidentaux finissent par croire que l'islam est par essence violent, et les fondamentalistes dans ces pays finissent par croire que l'Occident les hait.

Les pays occidentaux ont donc une tâche spécifique: leur identité plurielle doit les conduire à contenir l'intolérance. Contre un nationalisme sentimental et crispé,

Todorov appelle à promouvoir une culture de pluralité et d'autocritique, et non une culture de moralisme adressé aux autres. La civilisation pourrait en dépendre.

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Collaborateur du Devoir

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La peur des barbares - Au-delà du choc des civilisations

Tzvetan Todorov

Robert Laffont

Paris, 2008, 312 pages