La cavale canadienne de Jacques Mesrine

En 1984, une réédition de L'Instinct de mort, de Jacques Mesrine, d'abord paru chez Lattès en 77, était devenue un best-seller au Québec. À Vancouver, ma blonde canadienne-anglaise me regardait, l'air de dire: Only in Quebec... Je me moquais des portraits de sa reine sur les traversiers. Elle riait de mon pape Jean-Paul II accueilli en délire à Montréal. On se serait cru dans Le Couteau sur la table de Godbout. De fait, c'est dans la Belle Province que la carrière d'ennemi public no 1 de Mesrine, jusque-là rien de plus qu'un braqueur de banques doué, va démarrer sur les chapeaux de roue.

Mesrine va d'abord connaître, au Québec, une idylle au sens philosophique du terme. Il dépose les armes. «Longues promenades en forêt, pêche dans les nombreux lacs... nous menions une vie saine.» Mais un acte de vengeance contre la personne d'un milliardaire tourne au kidnapping raté. Mesrine et sa compagne s'enfuient alors à Percé, un port sur l'importance duquel le Français semble se méprendre, puisqu'il envisage de s'y embarquer pour l'Europe. S'il s'était un peu mieux renseigné auprès des autochtones, il aurait su que le seul embarquement possible à Percé, c'était dans la barque de pêche du capitaine Ti-Jean. Or, ce n'est pas d'avoir «jiggé» la morue que Mesrine sera accusé, mais bien d'avoir étranglé une tenancière de motel. Un crime qu'il niera avec la dernière véhémence et dont on finira d'ailleurs par l'acquitter. En attendant, c'est la fuite au Texas, avec détour par Cap Canaveral pour voir les hommes s'envoler pour la Lune. Pourquoi le Texas? Il a là-bas, dit-il, des amis. Paul Rose, lui, s'y rend un an plus tard pour, d'après ce que ce bon fils a raconté à sa mère, qui l'a répété en Cour, «acheter des revolvers dans les tavernes». C'est sans doute par hasard que Mesrine et Rose se croisent dans la salle commune de la prison de Percé. Rose fréquente déjà des personnages peu recommandables. C'est l'été où le minuscule port de pêche converti en attrape-touristes est mis sens dessus dessous par le gros Paul et sa bande. En taule, Mesrine s'amuse à lui apprendre, dit-il, «quelques prises de self-defense.» On aimerait bien savoir lesquelles.

Mesrine adore les geôliers québécois, qui le lui rendent bien. Il s'évade, est repris le lendemain dans la montagne. Des prisons de chez nous, Mesrine connaîtra la gamme croissante des cotes de sécurité, jusqu'à la fameuse USC (Unité Spéciale de Correction) de Sainte-Anne-des-Plaines, fabrique de fauves criminels dont il s'évadera aussi. Accompagné d'un complice, il retourne canarder les miradors du pénitencier. Montréal est alors considérée comme la «capitale canadienne des hold-up» et je remercie le ciel que ma copine vancouveroise ait ignoré ce détail à l'époque. Mesrine y est comme un poisson dans l'eau.

On dit que le fils du roi de l'évasion, magicien de son métier, est en ville pour faire la promotion de la nouvelle réédition de cette autobiographie pas comme les autres. Les éventuels lecteurs feront bien de se méfier du syndrome du Capitaine Bonhomme. Mesrine mentionne parfois des dates et il pourrait être amusant d'aller à la Grande Bibliothèque comparer sa version virile et haletante avec le témoignage des archives.

Une dernière chose: Mesrine, trente meurtres revendiqués, est un produit de la guerre. Il est rentré marqué de celle d'Algérie, coloniale et qui fut une bien sale affaire. Mais elles le sont toutes. Bien avant de récolter 18 pruneaux tirés d'un camion bâché en plein centre de Paris, Jacques Mesrine avait été décoré par le général de Gaulle.

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L'Instinct de mort,

Jacques Mesrine,

Flammarion Québec,

Montréal, 2008, 390 pages