Entrevue avec Jacques Lacoursière - Le diable de l'histoire

Comme toujours, Jacques Lacoursière me tend la main très doucement, comme s'il appartenait à ces musiciens aux mains fines comme leurs instruments qui craignent sans cesse, à la manière d'un Glenn Gould, de voir tout leur art abîmé parce qu'on leur a serré un jour la pince trop fortement. Ses mains fines et blanches, Lacoursière les a d'abord employées dans l'encre noire de l'imprimerie de son père. Là, il s'est employé avec patience et minutie à donner vie aux mots des autres, avant de concevoir bien vite que ses mots à lui pouvaient, eux aussi, s'avancer bien droits sur la surface immaculée du papier destiné aux presses offset.

Depuis les années 1960, Jacques Lacoursière a consacré sa vie à fouiller le passé du Québec pour en extraire une histoire populaire de son cru. Le «populaire», chez lui, tient toujours davantage de la «chronique» que du «peuple».

«Au début, j'aurais voulu pouvoir écrire une histoire au jour le jour, année après année. J'avais accumulé 1500 pages de chronologie pour le seul XVIIe siècle! J'ai près de 4000 fiches pour la seule année de la Conquête, 1759, où je suis les événements au jour le jour, presque heure par heure. Ces jours-ci, pour la rédaction du sixième tome de mon Histoire populaire du Québec, je m'emploie à redécouvrir Robert Bourassa et j'observe la triste déchéance de René Lévesque. C'est fascinant.»

Mais l'oeuvre de cet historien atypique ne s'arrête pas à son monument qu'est son Histoire populaire du Québec. Elle est protéiforme, un peu à la manière de celle de ces hommes de lettres du siècle dernier que tout attirait, dès lors que le récit historique était en cause.

Lacoursière offre ces jours-ci des soirées avec le conteur Éric Michaud. «Lui raconte des légendes, moi j'explique la vérité! Tout y passe: le bonhomme Sept heures, Alexis le Trotteur, etc.» Lacoursière n'hésite pas non plus à se déguiser pour parler à des étudiants ou à des publics de foires diverses. «Il faut rendre l'histoire vivante, quitte à devoir se déguiser pour le faire. Les gens sont passionnés par notre histoire, mais encore faut-il se donner la peine de la raconter! Parfois, je regrette de ne pas avoir vécu au temps de mes personnages. J'en sais souvent plus qu'eux sur leur propre histoire. Je pourrais les aider, à l'occasion!»

Ce printemps, en plus du cinquième tome de son Histoire populaire du Québec, l'historien a fait paraître, en collaboration avec l'écrivain Pierre Caron, un livre illustré consacré à la Vieille Capitale, Québec et sa région. L'éditeur Henri Rivard vient pour sa part de lancer, dans un habillage semi-luxueux présenté dans un boîtier de carton, Histoires... du Québec.

«Dans mon Histoire populaire du Québec, souvent je n'ai pu consacrer que quelques lignes à des faits qui auraient peut-être mérité plus d'espace.» Les filles du Roy, Dollard des Ormeaux, Papineau, Duplessis et le soir du 15 novembre 1976 sont autant de sujets classiques, parmi d'autres, que Lacoursière revisite dans Histoires... du Québec, un imposant livre bleu à tirage limité coiffé d'une fleur de lys et posé sur fond de velours rouge.

Trajectoires

Né en 1932, Jacques Lacoursière a fait son cours classique à Trois-Rivières. À la chapelle, il lit volontiers des ouvrages de la collection de La Pléiade puisque ces livres sont facilement confondus par le personnel religieux avec de gros missels.

Après une formation marquée au sceau d'un catholicisme ardent, Jacques Lacoursière veut tout d'abord devenir prêtre, à l'instar de nombre de jeunes hommes de sa génération. Mais après quelques mois passés au séminaire sous la soutane, il sent que «le diable de l'histoire» le travaille trop pour demeurer infiniment en prière. «On me reprochait d'être trop intellectuel. J'ai finalement tenu dix mois au Grand Séminaire. Mais ce n'était pas pour moi.»

Au début des années 1960, Jacques Lacoursière s'avère tiraillé autant par le diable de l'histoire que par l'actualité politique.

Proche de la pensée de Marcel Chaput, le premier président du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), il publie alors des articles dans une petite feuille indépendantiste de Trois-Rivières, Libre nation, en compagnie de Pierre Gravel, futur éditorialiste à La Presse, et de Tony Le Sauteur. Libre nation déplaît à certains membres du RIN, dont Pierre Bourgault, responsable à Montréal du journal L'Indépendance. «Le milieu trifluvien avait un fond plus catholique. Nous étions assez marqués par le cléricalisme», explique Lacoursière.

«Je collaborais à Libre nation depuis 1961. Nous avons lancé le Boréal l'année suivante. Après, je me suis vraiment désengagé.» Historien du Québec, Lacoursière répète volontiers sur toutes les tribunes qu'il n'est ni fédéraliste ni indépendantiste. Il fait, tout bonnement, son travail d'historien populaire.

«On biaise l'histoire en voulant l'orienter au service d'une cause, soutient Lacoursière en entrevue. L'histoire n'a pas à appuyer le Parti libéral, le Parti québécois, le NPD ou je ne sais qui encore! Il importe seulement de faire en sorte que chacun puisse connaître suffisamment le passé pour faire des choix éclairés pour l'avenir.»

Dans les années 1960, son propre engagement quotidien le conduit tout de même à avoir la certitude d'être sans cesse surveillé par les services policiers! En marge de ses activités d'historien, Lacoursière fréquente alors plusieurs indépendantistes, suspects aux yeux du pouvoir en place d'être trop fougueux, voire révolutionnaires. Philippe Rousillon, un des contacts du général de Gaulle au Québec, considéré par certains comme un espion, vient même à l'époque discuter chez Lacoursière, ce qui ne le rend pas moins suspect!

«Lorsque au Boréal Express nous avons publié L'Idée d'indépendance au Québec, un petit livre de l'historien Maurice Séguin, j'en transportais une bonne quantité dans le coffre de ma voiture. Un jour, je me suis fait arrêter par la police. Les policiers étaient très gentils et polis. On me donnait du monsieur jusqu'à ce qu'on tombe sur les livres dans le coffre! À partir de là, je n'étais plus, pour ces policiers, qu'un petit maudit, un jeune voyou, un crotté!»

Après la Crise d'octobre, Jacques Lacoursière est un des premiers à chercher à documenter à fond les événements, allant jusqu'à confronter directement, pour les fins de son enquête, certains acteurs, dont le ministre Jérôme Choquette. Il voit alors le felquiste Paul Rose en prison et lui présente certaines ébauches de ce qui deviendra Alarme citoyens!.

«Avant la crise, en avril 1970, Jérôme Choquette avait voulu que je devienne son chef de cabinet... J'avais d'autre part réussi à mettre la main sur beaucoup de documents du FLQ. Alarmes citoyens! a été le premier livre publié par les Éditions La Presse. Tout le tirage a été vendu très rapidement, mais ils n'ont pas voulu alors le réimprimer. Ce n'était pas exactement le genre de bébé pour la maison...»

Mettre une distance

Lacoursière prend plus fermement ses distances de l'action politique à compter des années 1970. On le voit à la télévision, dans les écoles, sur des tribunes populaires et dans tous les salons du livre. On lui a même confié des étudiants à l'Université Laval. «Lysiane Gagnon, à La Presse, avait dénoncé le fait qu'on puisse me recommander des étudiants! À une époque, on ne pouvait même pas citer mes travaux. C'était interdit!»

Jacques Lacoursière a beaucoup fréquenté les fonds d'archives. «Juste pour réaliser le Boréal Express, je pense que nous avions fait l'équivalent de 800 000 copies de documents de toutes sortes. C'était énorme. Nous écrivions dans un style direct, très journalistique. C'était différent et nouveau comme approche. Les gens ont aimé ça.»

L'historien a aussi lu et compulsé des études universitaires, tout en menant des enquêtes auprès de témoins. Toutefois, ses livres demeurent le plus souvent muets sur la provenance des informations qu'ils contiennent, ce qui est peu conforme aux pratiques contemporaines en histoire. Ainsi, on ne trouve pas de note en bas de page dans les livres de Lacoursière. L'historien semble vouloir être cru sur parole.

«Parfois, je corrige une date ou un fait, mais comme je n'indique pas en fonction de quoi, les gens pensent que c'est moi qui commet une erreur! Le plus souvent, je donne tout de même un élément qui indique la provenance de mon information. Je donne par exemple la date.» Et pour le reste? «Les lecteurs ne veulent pas savoir tout ça! Ceux que ça intéresse pourront toujours me demander les sources.»

Les vastes développements aux multiples ramifications de l'histoire à la façon Lacoursière n'offrent pas de synthèse ou de prise de position par rapport à une période donnée. «Je ne suis qu'un témoin de l'histoire, plaide tout de suite Lacoursière. À partir du moment où l'on souhaite analyser ou caractériser l'histoire, je me dis qu'il nous manque tellement d'éléments... Je n'ose pas le faire.» Aux gens de tirer les conclusions qui s'imposent, dit-il.

«En des temps incertains comme le nôtre, de plus en plus de gens se tournent vers le passé, croit Jacques Lacoursière. Ainsi, l'histoire est peut-être plus populaire que jamais.»

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Histoires... du Québec

Jacques Lacoursière

Henri Rivard éditeur

Montréal, 2008, 236 pages

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Québec et sa région

Jacques Lacoursière et Pierre Caron

Éditions de l'Homme, «Histoire vivante du Québec»

Montréal, 2008, 374 pages

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