Littérature canadienne - La dérive des sentiments

Un regard enveloppant, une compassion qui semble sans bornes pour ses personnages. Une attention d'ornithologue surveillant un nid rempli d'oeufs prêts à éclore. L'oreille tendue au moindre bouleversement, l'oeil capable de déceler la plus fine fêlure. La réputation de nouvelliste d'Alice Munro est-elle encore à faire? Depuis La Danse des ombres heureuses (1968) et Les Lunes de Jupiter (1982), jusqu'à ce Fugitives, l'écrivaine canadienne (née à Wingham, en Ontario, en 1931), trois fois lauréate du Prix du Gouverneur général, a multiplié les histoires ancrées dans une «canadianité» rurale et quasi universelle.

Des histoires qu'elle dirige avec un effacement qui lui a souvent valu d'être comparée à Tchekhov. Comme le maître russe de la nouvelle et du demi-jour, Munro s'est fait une spécialité de documenter, sans jamais forcer le trait, les faillites les plus intimes avec une précision quasi «chirurgicale». L'humour en moins, toutefois, car les huit longues nouvelles de Fugitives, sans jamais tendre vers le drame, sont le plus souvent empreintes d'une atmosphère lourde qui donne rarement à sourire.

Pas de secrets enfouis qui jaillissent soudainement, pas de chutes inattendues chez Munro. Quelque chose de plus subtil. Un coeur qui bat, une lente désolation, des cauchemars enrobés d'une «horreur gluante». Presque toujours, l'écrivaine pose ses personnages éduqués ou urbains, installés dans une petite communauté rurale de l'Ontario ou de la Colombie-Britannique, et laisse lentement surgir tous les clivages — sociaux, économiques, moraux — qui surgissent de manière spontanée de ces situations fertiles.

Dans la nouvelle Fugitives, par exemple, une toute jeune femme qui semble se fuir elle-même tente sans succès de quitter son mari et leur maison mobile après avoir confié à une voisine, veuve d'un écrivain célèbre, l'étendue de son malheur conjugal. Dans Hasard, une jeune prof de latin quitte sa famille et son petit village ontarien pour aller vivre à l'autre bout du Canada, où elle fera la rencontre d'un homme dont elle aura un enfant. Un enfant qu'elle viendra présenter un an plus tard à ses parents (Bientôt). Dans Silence, on retrouve le même personnage, vingt ans plus tard, catastrophé par le départ inexpliqué et le long silence de sa fille unique après une retraite religieuse.

On retourne sur les lieux du passé, on revisite son enfance en serrant les dents. Et parfois, soulagées de voir que tout a disparu même si l'atmosphère étroite de ces petites villes semble toujours être la même, les «fugueuses» d'Alice Munro constatent qu'elles disposent d'un territoire sans témoins gênants, débarrassé des preuves concrètes de leur propre existence. Où rien ne peut venir leur rappeler les erreurs, les humiliations, leurs pertes. Souvent aussi, elles se bercent de l'illusion que tout pourrait recommencer, font les mauvais choix et le regrettent aussitôt.

Car la fuite, dans ces histoires de l'écrivaine ontarienne, n'est jamais une randonnée légère: on y traîne toujours un peu le cadavre de ses désillusions, de ses échecs anciens, de ses exils ratés. Le parcours est sans issue et la dérive des sentiments, inexorable.

Petit commentaire rabat-joie à l'intention des éditeurs qui importent des traductions made in France destinées exclusivement au marché québécois: il serait bien d'adapter vraiment le texte. Dans ce pays, on traduit notamment breakfast, lunch et dinner par déjeuner, dîner et souper. Et mis à part dans les films de Rohmer et sous la plume d'un traducteur français particulièrement coincé, il est plutôt rare que des amants et des amis proches se vouvoient. À quand la crosse et le palet pour décrire une partie de hockey sur glace? Ces subtils retours du colonisé finissent à la longue par agacer. En particulier lorsqu'il s'agit de traduire une réalité pourtant si proche de la nôtre.

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Collaborateur du Devoir

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FUGITIVES

Alice Munro

Traduit de l'anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Boréal

Montréal, 2008, 360 pages

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