Beaux livres - La mort en face

Le monde des morts copie celui des vivants et le cimetière ressemble à sa communauté en reproduisant ses espoirs et ses croyances, son art, ses distinctions, ses catégories sociales (les cathos d'un bord, les protestants de l'autre, les mécréants dans la fosse) et surtout ses rapports inégalitaires. Les riches vivent et meurent en beauté. Les pauvres ont le trépas anodin, triste, fade, et ils se reproduisent entre eux jusque dans leur coin de nécropole.

Les notables et les dévots peuvent même éviter le cimetière en finissant sous l'église, distinction suprême. «Plus de 150 personnes ont été enterrées dans l'église de Kamouraska entre 1795 et 1900, rappelle l'étude Cimetières, Patrimoine pour les vivants. Il s'y trouve des prêtres, des membres de la famille seigneuriale, des représentants des professions libérales, quelques autres personnes de moyenne condition. Cent cinquante, c'est beaucoup pour un sous-sol d'église, mais c'est peu par rapport au nombre de sépultures. En un quart de siècle (1795-1820), on a inhumé 2000 défunts à Kamouraska, et moins d'une cinquantaine ont été enfouis sous le plancher de l'église.»

Voilà le gendre de détails étonnants contenus dans le beau gros livre de l'ethnologue Jean Simard et du photographe François Brault. Pour illustrer l'exemple kamouraskien, les clichés de M. Brault montrent la crypte des hospitalières de Saint-Joseph à l'Hôtel-Dieu de Montréal et celle des sulpiciens au Grand Séminaire, où, sur un sol en terre battue, des croix noires reproduisent le nom des messieurs. Le premier sur l'image, le dernier de la triste lignée, a été déposé là en juin 1991.

L'ouvrage très ambitieux se présente comme la première étude exhaustive sur le sujet. L'ouvrage monopolise onze autres auteurs dont il reprend des textes retravaillés, des mémoires universitaires ou des articles savants. Au total, on se retrouve avec un portrait de groupe complet avec cimetières.

Pour examiner le sujet complexe, l'enquête à deux dizaines de mains multiplie les grandes et larges perspectives en mobilisant l'histoire, la géographie, l'iconologie ou l'ethnologie. Le parcours au pas de charge revient sur les origines des cimetières québécois, la tradition du «mourir» ici-bas, la mutation de l'espace sacré dans notre société et le langage de l'objet funéraire. Surtout, l'excellent et novateur travail encyclopédique oscille constamment entre les profondes racines des pratiques et des croyances et la situation québécoise plus ou moins contemporaine. Quand il est question des columbariums prisés par la communauté italo-québécoise, les explications remontent les millénaires pour trouver la source de cette habitude à placer les cendres en urnes.

Addenda poétique

Aeterna, de Nancy Vickers, peut être vu comme un addenda poétique à l'étude magistrale. Originaire du Saguenay, résidante d'Ottawa, la poétesse-photographe a lié ses deux passions créatrices pour rendre hommage à ce «jardin des immortelles». En errant dans les cimetières du Québec et de l'Ontario, elle

a porté son regard sur des personnages de femmes ciselés dans le marbre ou le granit et a composé une longue élégie: «Chaque fin/Un commencement/Sur chaque croix/L'éphémère/L'immortel».

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Cimetières - Patrimoine pour les vivants

Jean Simard et François Brault

Les Éditions GID, 451 pages.

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Aeterna - Le Jardin des immortelles

Nacy Vickers

Les Éditions David, 139 pages.