Histoire - 1914-1918, à chacun sa mémoire

Professeur à l'Université de Yale aux États-Unis, Jay Winter est aussi l'un des membres-fondateurs du Centre de recherche de l'Historial de Péronne (Somme) et l'un des historiens dont l'oeuvre a le plus fortement infléchi notre compréhension de la Grande Guerre.

Paru en anglais en 1995, Entre deuil et mémoire, qui vient d'être traduit en France, est sans doute son livre le plus achevé. L'historien s'y élève contre l'interprétation classique qui fait de la Première Guerre mondiale le grand accélérateur de la modernité culturelle. En plaçant la douleur et le deuil au centre de l'étude, il montre à l'inverse combien le conflit a réactivé les formes les plus traditionnelles de la création, qu'on pensait porteuses d'apaisement et de consolation.

Analysant les rituels du deuil, les mémoriaux, les pèlerinages ou l'étrange «épidémie d'occultisme» qui surgit alors, il insiste sur la dimension conservatrice et sacrée de ces pratiques. L'analyse de la production artistique va dans le même sens. Il fallait donner un sens à la mort, ce que ni l'ironie, ni la rupture, ni le paradoxe du modernisme ne pouvaient assurer. C'est donc l'épique, le répertoire religieux ou romantique, Holbein, Grünewald ou la Pietà, qui nourrissent les langages esthétiques de la guerre. L'Apocalypse obsède les peintres et les poètes qui font du retour des morts un thème privilégié. À l'instar de L'Ange de l'Histoire de Benjamin, on entrait dans l'avenir les yeux tournés vers le passé. Entretien avec l'auteur.

Vous insistez sur la dimension sensible de la guerre: le chagrin, l'affliction, le deuil, qui commandent tous les codes culturels. Est-ce une voie privilégiée?

Oui, c'est essentiel si l'on souhaite, comme nous y invitait

Michel de Certeau, privilégier les pratiques sur les discours. Le deuil est une pratique, pas seulement une condition ou un langage. Et cette pratique est comme le «centre culturel» des sociétés en guerre. Elle donne la parole à tous, aux soldats, mais aussi aux femmes, aux enfants, aux personnes âgées comme Émile Durkheim [ndlr: le fondateur de la sociologie moderne], qui a perdu son fils et qui en est peut-être mort. Les sentiments, les émotions, les grandes fractures familiales y sont lisibles. L'histoire des sensibilités est un développement de l'histoire culturelle comme l'histoire culturelle était un développement de l'histoire sociale. C'est aussi ce qui rend difficile une histoire européenne, ces questions se déclinent très différemment selon les cultures nationales.

Vous soutenez que la souffrance suscite le repli vers la tradition et le sacré. La modernité ne serait-elle que l'expression des peuples heureux?

Non, il y a aussi des cauchemars dans le modernisme, comme en Allemagne. Le modernisme est un choc culturel, une façon de briser le confort et la confiance du XIXe siècle, de quitter la grande ego-histoire satisfaite des puissances impériales pour un voyage au bout de la nuit. Le problème est que ce type de rupture est impossible à intégrer pour les cultures populaires dans un contexte comme celui de la guerre. Le sacré, lui, est sorti presque naturellement des églises et a irrigué les pratiques quotidiennes. La guerre a exprimé en ce sens une sorte de contre-révolution culturelle, produit de la souffrance universelle.

Vous situez la rupture culturelle majeure en 1945. Pourquoi les idéaux traditionnels ne constituent-ils plus alors un recours?

En 1918, les codes classiques, romantiques ou religieux, ont servi à reconstruire l'univers des valeurs, des symboles et le sens de la réalité quotidienne. On y est parvenu sur le principe du «plus jamais ça», le grand mot des anciens combattants. Mais on ne peut faire cela qu'une fois. Pouvait-on recommencer après Auschwitz et Hiroshima? L'idée que la souffrance avait un sens, que la guerre était maintenant impossible, tout ce qui a fonctionné en 1918 est devenu impossible après la mort de millions de juifs. Si l'on ne peut donner une signification à sa mort, on ne peut pas reconstruire un système de valeurs.

***

Entre deuil et mémoire

Armand Colin

Traduit de l'anglais par Christophe Jacquet

Paris, 2008, 308 pages