Les rares éclairs franco-québécois

Qu'est-ce que l'uchronie? C'est la réécriture imaginaire de l'histoire, péché mignon que Jacques Portes prend parfois plaisir à commettre. Il croit que, si la France avait gardé le Canada, elle n'aurait pas, pour se venger de l'Angleterre, soutenu l'indépendance des États-Unis, «n'aurait pas eu besoin de crédits supplémentaires et n'aurait peut-être pas connu la Révolution». Trop belle façon de placer le Québec au coeur de l'évolution du monde!

Professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université de Paris-VIII, Portes est pourtant un esprit réaliste, comme l'indique le titre de son livre, L'Impossible Retour de la France. De «La Capricieuse» à de Gaulle. En 1855, la venue de La Capricieuse, premier navire de guerre français qui mouille devant Québec depuis la cession du pays à la Grande-Bretagne en 1763, suscite un accueil enthousiaste mettant la France dans l'embarras.

C'est l'époque de la guerre de Crimée (1854-1855). La France et la Grande-Bretagne ne sont plus ennemies, comme jadis, mais alliées au sein d'une coalition contre la Russie.

La présence de La Capricieuse ne suggère pas du tout une aide que Paris apporterait à un mouvement d'émancipation national, d'ailleurs jugulé par les Britanniques en 1837 et en 1838, même si le Français La Fayette, qui avait prêté main-forte aux insurgés américains, s'était demandé, à propos du Canada: «Rendrons-nous la liberté à nos frères opprimés?»

Sous les règnes de Napoléon III et de Victoria, l'heure est au conservatisme, comme le note Portes. Selon l'historien, il faudra attendre le voyage du général de Gaulle en 1967 pour qu'un Français déchaîne une tempête en criant: «Vive le Québec libre!»

Portes a raison de penser que ce séisme politique est resté lettre morte pour l'Hexagone institutionnel et l'immense majorité des Français. Subjectivement, de Gaulle pouvait bien incarner la France, mais ses idées sur le Québec étaient celles d'un inspiré solitaire.

L'historien reproduit la conférence de presse du 27 septembre 1967 dans laquelle le président de la République française donne à son cri de Montréal le sens le plus clair: «changement complet de l'actuelle structure canadienne»; «avènement du Québec au rang d'un État souverain». Même si c'est un chef d'État qui parle, c'est avant tout un homme qui se prononce sur un phénomène dépassant la politique officielle: l'aliénation d'un peuple.

Ce phénomène échappe à Portes. Antérieures au cri gaullien, les vraies retrouvailles de la France et du Québec ne remontent pas à l'arrivée de La Capricieuse et se situent en marge de la politique. Elles ont lieu lorsque Albert Béguin, critique littéraire d'origine suisse, consacre, en novembre 1954, dans la revue française Esprit, dont il est le directeur, un long article sur celui qu'il appelle «le plus grand poète du Canada».

Aucun autre écrivain québécois n'a reçu en France depuis lors, d'un juge autorisé, un éloge aussi vibrant. Selon Béguin, Saint-Denys Garneau exprime «la difficulté de communiquer qui fait du monde canadien-français une juxtaposition de solitudes individuelles inexprimées». Un sentiment d'aliénation unique chez les peuples occidentaux, lit-on entre les lignes.

Avec «une simplicité immédiate si pure qu'elle fait songer aux ultimes poèmes de Hölderlin», un «ton si rare, qu'on ne trouve que chez les plus grands», Garneau scelle, d'après Béguin, le sort d'une littérature de l'échec, chant d'«un monde en morceaux, cassé, percé de trous».

Que la France, ne serait-ce que par une voix solitaire, comme le sera plus tard celle du général de Gaulle, nous dévoile notre vérité avec autant de lumière, cela nous console des éternels poncifs des relations franco-québécoises.

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Collaborateur du Devoir

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L'IMPOSSIBLE RETOUR DE LA FRANCE

De «La Capricieuse» à de Gaulle

Jacques Portes

VLB

Montréal, 2008, 112 pages