Christianisme et philosophie

Les religions posent chacune leur dieu ou leurs divinités en les représentant selon des conceptions métaphysiques qui leur sont propres. Les philosophes ont l'habitude de considérer que le monothéisme constitue à cet égard un grand progrès, mais aucun anthropologue ne les suivra sur un chemin qui conduit à disqualifier les croyances de tant de cultures complexes, comme celles de l'Asie ou de l'Afrique. Dans un essai d'une exceptionnelle clarté, Rémi Brague entreprend de présenter la conception chrétienne de Dieu, en associant la métaphysique des noms divins et une philosophie spéculative qui traverse toute l'histoire du christianisme européen. Son but est de montrer la singularité de cette conception, en l'extrayant d'amalgames risqués et en insistant sur sa spécificité: la doctrine trinitaire.

Le point de départ est une critique d'une conception qui connaît aujourd'hui une vaste audience: selon cette conception, le judaïsme, le christianisme et l'islam appartiendraient à une même famille théologique, celle des «trois monothéismes», parfois désignée comme l'ensemble des «religions du Livre». Si le monothéisme a connu une grande faveur dans la pensée de Freud et a fleuri surtout chez les philosophes, il semble n'avoir rien de spécifiquement religieux; l'exemple de la métaphysique grecque, de Xénophane à Aristote, montre en effet un dieu unique. Par ailleurs, les monothéismes excèdent en nombre ceux que nous associons à la triade promue essentiellement par le Coran. La vraie question, soutient Rémi Brague, serait donc «de se demander comment Dieu est un, quel est le mode d'unité qui relie le divin à soi-même.» À cette question, les réponses peuvent être très différentes et la recherche théologique en fournit un répertoire d'une grande richesse. À commencer par la représentation que se fait chaque religion du «monothéisme» de l'autre, chacune jugeant l'autre plus ou moins strict, plus ou moins pur. Les querelles qui, au cours de l'histoire, viennent brouiller une reconnaissance mutuelle sont aussi nombreuses que les motifs de poser une différence. Brague en fournit un petit inventaire instructif et montre que la recherche d'un commun héritage abrahamique ne fait guère progresser: aucune des trois religions ne semble connaître le même Abraham, et l'expression «religions d'Abraham» semble plutôt chrétienne, l'islam prétendant de son côté être l'unique religion d'Abraham.

Compréhension et différences

Les différences sont donc constitutives, autant dans l'auto-interprétation des traditions que dans le rapport aux textes fondateurs, les deux Testaments et le Coran, lequel n'est d'aucune manière un «troisième Testament». D'où l'urgence d'un travail de compréhension qui accepte cette situation de désaccord, pour tenter de progresser vers une clarification des présupposés métaphysiques et historiques de chaque religion, et notamment de cette triade qui structure aujourd'hui le rapport de l'Occident et de l'islam. C'est sur cet horizon de dialogue que Rémi Brague présente la conception chrétienne: si Dieu est, dans le christianisme, «quelque chose comme une personne», et s'il peut être l'objet d'une connaissance tout en demeurant caché parce qu'il n'est accessible qu'à la foi, alors tout le projet métaphysique d'une compréhension de la doctrine chrétienne risque de buter sur un paradoxe. Évitant de reprendre tout le débat de la théologie naturelle, Brague situe son approche au sein d'une tradition, augustinienne d'inspiration, qui associe la foi et l'amour, la connaissance et la volonté.

La suite de cet essai se concentre sur cinq attributs divins, essentiels à la compréhension du christianisme: l'unité, la paternité, la parole, la bonté et la miséricorde. Les pages que Brague consacre au rapport du monothéisme et de la théologie politique, relisant notamment Carl Schmitt pour montrer l'écueil de toute représentation de l'unité construite à partir de l'expérience humaine, montrent comment il entend distinguer rigoureusement la question de l'unité et celle de l'unicité. Il en va de même pour la nécessaire critique de toutes les représentations humaines du Dieu masculin, viril, sexué: si la paternité doit être comprise comme prédicat absolu, elle doit être détachée de toute masculinité. Le chapitre le plus important est celui que Brague consacre à l'incarnation, qu'il aborde à compter d'une réflexion sur la parole, sur le verbe: des prophètes à l'évangile de Jean, il insiste sur le caractère absolu de l'entrée de la parole dans la chair et dans l'histoire.

Il n'est pas si fréquent qu'un philosophe se porte à la rencontre de la théologie et propose d'en reformuler les principes pour éclairer le caractère unique de la révélation chrétienne. Parce que cette approche se nourrit surtout de la théologie trinitaire, elle marque une fidélité très rigoureuse au dogme et évite la présentation d'un christianisme purement philosophique. Face aux enjeux contemporains de la rencontre du judaïsme, du christianisme et de l'islam, cet effort est nécessaire. On trouvera peut-être un peu surprenant, dans ce contexte, la mise à distance qui ouvre le livre, mais comme l'écrit Rémi Brague, la connaissance de chaque tradition est indispensable à la rencontre des religions. Ce livre y contribue de manière admirable.

Collaborateur du Devoir

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DU DIEU DES CHRÉTIENS ET D'UN OU DEUX AUTRES

Rémi Brague

Flammarion

Paris, 2008, 251 pages
2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 8 novembre 2008 11 h 07

    L'existence par l'exclusion

    Je n'ai pas encore lu le livre de Brague, mais la description qu'en fait Georges Leroux me fait penser qu'il rejoint d'innombrables autres ouvrages directement ou indirectement consacrés à masque l'essentiel. Les religions sont créées par les hommes et, comme ces derniers, ont la fâcheuse tendance de se rassurer en se voyant et se posant différents des autres. L'essentiel des religions est d'exclure ceux et celles qui ne partagent pas leur foi ou qui en affichent une autre. Les efforts de conciliation ou de réconciliation des grandes religions monothéistes tiennent de la parade et cette dernière durera ce que dureront ces religions.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Robert Mayrand - Inscrit 9 novembre 2008 07 h 46

    ADM

    Aristophane se retrouverait en pleines nuées. Voltaire parlerait de peser des oeufs de mouches dans des balances en toile d'arraignée. Richard Dawkins pourrait avoir envie d'écrire The Philosophy Delusion. Les philosophes ne seraient-ils que des filoushophes ou des professeurs de philosophie? On nage toujours en pleine idéalisme où l'idée qu'on se fait de la réalité est plus importante que la réalité. Saddam n'a rien inventé. Les religions ont toujours été des armes de destruction massive, des camps de concentration de l'esprit, des goulags. Bush en founit un bon exemple. Faut-il être vain et prétentieux pour faire de Dieu son objet d'étude et s'imaginer qu'on peut lire dans sa pensée et décoder son CPU? Si le ridicule tuait, ce serait également une arme de destruction massive.