Aimer le folklore et le dépasser

Si le mot «folklore» garde encore une fraîcheur inespérée, il n'en est pas de même du mot péjoratif, beaucoup plus récent, qui pourtant en dérive: «folklorisation». L'existence de ce deuxième terme révèle que l'on réduit au folklore ce qui dans celui-ci l'anime et le dépasse: la nation. Serge Gauthier, né en 1958, l'a compris. «Un folklore sans nation est, juge-t-il, le folklore d'un peuple opprimé ou d'un peuple vaincu.»

Telle est la thèse que ce docteur en ethnologie historique, spécialiste de son Charlevoix natal, expose dans Un Québec folklorique, recueil d'articles et de textes divers qui forme un essai sur la «folklorisation tranquille» d'une région et de l'ensemble du territoire national. Gauthier déplore que le pionnier, chez nous, de l'ethnologie, Marius Barbeau (1883-1969), n'ait pas trouvé dans le folklore l'emblème de notre histoire.

En effet, Barbeau ainsi que ses disciples, Luc Lacoursière et Félix-Antoine Savard, ont seulement recueilli des faits, de peur d'entrevoir la portée politique de la tradition orale. Le premier à concevoir le folklore comme la matière brute d'une mythologie nationale à édifier a été Jacques Ferron.

Certes, Gauthier reconnaît dans ce grand écrivain un des «défenseurs du pays réel et imaginaire», mais il aurait dû insister sur l'exemplarité de l'oeuvre. La force de Ferron consiste à fragmenter la tradition orale et à en mêler les miettes aux données historiques pour que le lecteur ne puisse plus distinguer les unes des autres. L'apparente confusion provoque une surprise qui engendre une réflexion novatrice.

La manière ferronienne montre que le folklore a dans sa structure même, issue des caprices de l'imagination populaire, le formidable pouvoir d'agrandir l'histoire. L'inconscient collectif apporte la part d'irrationnel qui manque à la sèche chronologie.

Intellectuel conformiste, Barbeau ne pouvait adopter un point de vue semblable.

Comme Gauthier l'explique si bien, il a trop rapproché notre culture traditionnelle des cultures amérindiennes pour ne pas en suggérer l'extinction prochaine. Formé à Oxford en anthropologie, longtemps attaché au Musée national d'Ottawa, il avait une vision anglo-saxonne. En marge d'une culture maîtresse de langue anglaise, les autres cultures du Canada et des États-Unis étaient, à ses yeux, appelées à se fossiliser.

Barbeau annonçait le multiculturalisme cher à Pierre Elliott Trudeau en ouvrant la voie à la création de «véritables ghettos culturels subventionnés». Voilà ce que souligne Gauthier dans une analyse très perspicace des travaux du père de l'ethnologie québécoise.

Très conscient de la perception de sa région comme un sanctuaire du pittoresque en Amérique du Nord, le critique implacable reproche à Barbeau d'avoir inventé un Charlevoix convenu, selon l'esprit des touristes anglophones du XIXe siècle. A-t-on besoin de préciser que la reconnaissance anodine de la nation québécoise par Stephen Harper parachève aujourd'hui cette perspective muséale?

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Collaborateur du Devoir

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UN QUÉBEC FOLKLORIQUE

Serge Gauthier

Éditions du Québécois

Québec, 2008, 204 pages