Littérature jeunesse - François Gravel et ses ados exquis

François Gravel
Photo: Jacques Grenier François Gravel

Sales crapauds, du prolifique François Gravel, n'est pas qu'un bon roman jeunesse. C'est un bon roman tout court. Sixième et dernier tome de la série Sauvage, qui met en scène les membres du club des Cadavres exquis, il confirme, une fois de plus, la redoutable habileté narrative de ce polyvalent auteur. Sa nomination à titre de finaliste aux Prix du Gouverneur général de 2008 dans la catégorie littérature jeunesse-texte s'imposait.

Composé de quatre jeunes d'une école secondaire banale des Basses Laurentides, au nord de Montréal, le club des Cadavres exquis est un club littéraire un peu particulier. «Mes amis et moi, explique Steve Charbonneau, leader du groupe, n'avons pas envie de nourrir les goélands pendant nos temps libres, ni de jouer au ping-pong, et encore moins de fumer des cigarettes en prenant un air blasé. Nous préférons lire et écrire des histoires macabres.»

Conçus comme de petites machines littéraires qui s'amusent à imbriquer la réalité dans la fiction et la fiction dans la fiction, les cinq premiers tomes entretiennent le lecteur dans l'incertitude. Lit-il le roman écrit par Gravel ou l'histoire dans l'histoire rédigée par Charbonneau, le personnage? Même une fois familiarisé avec le procédé, il se fait prendre à tout coup. À cet égard, L'Araignée sauvage, tome 2 de la série, est particulièrement efficace. Arrêté par la police parce qu'il a écrit une histoire violente dans laquelle il assassine le directeur de son école, Charbonneau est enfermé dans un centre de détention pour la jeunesse. L'écriture, qui le condamne, le sauvera-t-elle? Le lecteur, en tout cas, sera bellement confondu.

Tout aussi brillante est la construction de Sales crapauds, qui intègre quatre nouvelles, rédigées par les quatre membres du club, à la trame romanesque. Pour clore sa série, Gravel a voulu donner plus d'espace à chacun de ses attachants personnages. Ils ont donc, d'un commun accord, rédigé à tour de rôle une nouvelle noire, qu'ils commentent ensuite.

Dans celle de Charbonneau, un étudiant naïf tombe dans un traquenard orchestré par un prof retraité et aigri. À faire frémir les acteurs du réseau scolaire. Celle de Maude Malenfant fait vivre une ado tourmentée, victime des mains baladeuses d'un vieux prof cochon. Sa vengeance, aux accents fantastiques, sera terrible.

Amoureux de la précédente et poète à ses heures, Mathieu Lachapelle attribue à une machine à boules le pouvoir magique de transformer un ado-rejet en star instantanée. Le portrait qu'il dépeint du faux père de son héros loser illustre la force de ses descriptions: «Quand il daignait adresser la parole à Stéphane, entre deux rots qui venaient de très loin et qui avaient amassé toutes ses puanteurs intérieures au passage, c'était toujours pour se plaindre que les jeunes d'aujourd'hui étaient mal élevés, que c'était bien mieux dans son temps, et va donc me chercher une bière, espèce de débile.»

La nouvelle, enfin, de Roxanne Roy-Hébert, blonde de Charbonneau et affligée d'un léger handicap, raconte avec une terrifiante douceur le drame d'une fiancée néo-écossaise, tragiquement décédée lors de l'explosion de Halifax (un fait historique bien réel) en 1917.

Je rappelle que toutes ces nouvelles sont l'oeuvre des personnages de Gravel, qui en profite pour déployer sa large palette de romancier. En faisant discuter entre eux les écrivains en herbe à la suite de chacune d'elles, l'ancien prof d'économie au collégial montre aussi ses grands talents de pédagogue. Centrés sur l'art d'écrire de la fiction, ces échanges donnent lieu à de beaux débats littéraires. Faut-il, par exemple, user de synonymes pour éviter les répétitions? «Dans la vie, réplique Charbonneau, on passe son temps à se répéter, non? Si c'était interdit par la loi, je connais des professeurs qui seraient en prison depuis longtemps!» Plus tard, il répétera qu'il aime Roxanne: «Est-ce que je vous ai déjà dit que j'adorais cette fille? Oui? Eh bien, tant pis! Il y a des répétitions qui sont nécessaires, quoi qu'en pensent les professeurs de français!» Commence-t-on une histoire par le début, par le milieu ou par la fin? Et qu'est-ce, au juste, que la poésie, si Mathieu peut trouver poétique l'image des «galettes de crapauds» écrasés sur la route conçue par Maude?

Les ados écrivains qui animent la série Sauvage sont exquis. Sains et brillants malgré les incertitudes propres à leur âge et leur goût partagé du macabre, ils charment tant qu'on s'en ennuie déjà. Romancier sensible et à l'imagination intarissable, François Gravel, qui a le grand mérite d'aimer l'adolescence, leur prépare sûrement déjà des successeurs fictifs aussi vrais.

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Collaborateur du Devoir

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Sales crapauds

François Gravel

Québec Amérique jeunesse

Montréal, 2007, 144 pages