Llittérature québécoise - L'art, les morts et le lac

Louise Warren
Photo: Louise Warren

À la lecture du dernier livre de Louise Warren, on ne peut s'empêcher de penser au recueil d'Élise Turcotte, Pourquoi faire une maison avec ses morts, en raison de l'atmosphère poétique dont le décès se pare chez les deux femmes. Mais dans La Forme et le Deuil, on se trouve bel et bien chez Louise Warren, c'est-à-dire dans un musée imaginaire. Un endroit où les oeuvres d'artistes contemporains sont réunies avec goût et explorées en profondeur. Cette re-création littéraire d'oeuvres visuelles leur confère une aura presque magique. Warren transmue ainsi les photographies d'allumettes de Stephen Sack, de la série Matches Forest, en un paysage beau et inquiétant: «Anatomie d'une forêt qui aurait pu accueillir des os aussi bien que des sculptures filiformes, totems, nouveaux dieux, nouvelles idoles, statues dressées [...]. Derrière la forêt apparaissent les cimetières de verre, les photos sur faïence des défunts, les squelettes d'animaux, les pièces de monnaie.»

Par ces sortes d'épiphanies répétées, Louise Warren cherche à saisir la spécificité de l'émotion esthétique. Celle-ci ouvre en nous un «arrière-monde», dit-elle, un au-delà du langage où s'éprouvent intuitivement les forces, les mouvements, les matières, les formes. En fait, précise Warren, il s'agit d'un «entre»: une dérive qui favorise l'interprétation, dérive de la pensée entre le moi et l'oeuvre (dont il faut toujours se tenir à distance), mais aussi entre le moi conscient, analytique, et le moi instinctif, créateur.

Les spéculations de l'auteure se construisent dans un élan constant vers les formes extérieures. La descente méditative en soi-même et par soi-même semble ici impossible; la réflexion est nécessairement, avant d'être un retour vers soi, une lente inclinaison vers l'autre, une interrogation tendre, sans facilité mais sans pédantisme, dans une langue simple et sensible, qui cherche à cerner au plus près les idées en mouvement. Ce dynamisme est l'essence même du travail créateur, passage du deuil à la forme: «Le deuil crée une autre vie autour de la mort et cette transfiguration est un mouvement dont les artistes possèdent les matériaux, car il ne s'agit pas de résister à la mort, mais de l'accompagner. La résistance est dans la forme. De ces os, de ces cendres, de cette poussière, je ferai une matière solide.» L'objet d'art n'est pas une réplique du vivant: c'est le modelé d'une absence. L'art s'alimente donc au deuil, c'est-à-dire à la mémoire de ce qui nous est cher et qui est pris dans le passé. De là l'entreprise archivistique de Louise Warren: conserver pêle-mêle, grâce à l'écrit, les souvenirs de tableaux et de photos, mais aussi les souvenirs de son lac changeant au gré des saisons et les souvenirs d'êtres disparus; ainsi dresse-t-elle, dès l'ouverture de son livre, le portrait admirable de sa tante, femme hors du commun qui l'a initiée aux arts, au voyage et à la pensée.

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Collaborateur du Devoir

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La forme et le deuil

archives du lac

Louise Warren

L'Hexagone

Montréal, 2008, 231 pages