Poésie - Amours de haut vol

Hélène Monette
Photo: Hélène Monette

Hélène Monette aurait pu donner le titre «Litanies de Thérèse» à son récent et bouleversant recueil, écrit en hommage à sa soeur disparue en 2005, intitulé Thérèse pour joie et orchestre. On y retrouve cette même manière de nommer l'admirable que l'énumération évocatrice autour de la Vierge Marie dans le texte liturgique. Ainsi trouve-t-on au fil des pages diverses manières de nommer la bien-aimée: «Seule-Ange», «Teresa Bonheur», «ange au grand coeur d'authentique grande soeur», «petite Thérèse, mon oursin soyeux», «Tereza Bouddhina», «chamelle dorée des bibles / marraine de l'abordage», etc.

On aurait le goût, au fil des pages, d'imaginer que cette Thérèse privilégiée ait eu le temps de lire ce livre que Monette lui consacre, tellement l'amour sororal y est inscrit jusqu'au coeur et dans la tendresse la plus pure. L'absente est donnée dans sa présence essentielle à travers des chapitres aux titres d'oeuvres musicales: «Prélude», «Fantaisie», «Pastorale», «Oratorio» et «Nocturnes et gospels».

Un tel acte d'amour est si surprenant en ces temps cataclysmiques qu'on ne peut s'empêcher, avec l'auteure, de poser la question: «mon Dieu! sommes-nous réellement / dans la réalité?» Et c'est à peine si le doute nous effleure tant sont considérables les sentiments entre les deux femmes. La traversée du temps, de la prime enfance à l'âge adulte, nous permet d'accéder à une complicité exemplaire et complémentaire. Le texte est d'une très grande beauté, économique et précieux, sans excès, au plus près de garder pour soi l'émotion qui pourtant est transmise avec une énergie qui serre la gorge. Un très beau recueil que celui-ci, écrit avec la grâce de la vérité: «tu es un des Grands Mystères de ma vie»; «après ta mort, tes camarades ont rempli nos yeux / de ton coeur choral / de ton coeur, on l'entendit enfin // écoutant la chorale / à chaudes larmes / on t'entendit clairement / ne plus jamais être là».

Voyage en soi-même

Hélène Dorion, dans Le Hublot des heures, nous entraîne à bord de divers avions sur des sites aéroportuaires pour qu'on puisse l'accompagner dans ses déplacements. Or le vocabulaire convenu pour les transports aériens s'ouvre à des doubles sens insidieux d'où sourd la poésie elle-même. Le mot «déplacement», au premier chef, trouve à témoigner de la fragilité de l'âme dès lors qu'on se déplace légèrement à côté de nos habitudes. La carlingue devient ainsi le microcosme parfait pour que la conscience s'aiguise, pour que le regard aux abois cherche à repérer l'humanité tout autour, vaste passage éphémère de l'altérité: «[...] tu reviendras / pour rejoindre d'autres espaces / en toi, — comme si, avec chaque lieu / tu recueillais un fragment de plus / de ton être, quelques lambeaux / que le vent, que la vie / avait éparpillés.» L'autre et soi à la fois; la quête de l'ailleurs trouvant à faire s'épanouir une vision immanente de ce que notre vision des choses comporte d'appréhension et de désir.

Les chambres de passage tiennent aussi le même rôle de cocon révélateur de son incarnation dans le monde. Mais l'auteure ne s'attarde en aucun lieu, essayant de montrer cette fuite en avant qui entraîne corps et âme vers des ailleurs improbables et d'inattendus chocs et coups d'espoir, mais aussi de désespoirs et de stupéfaction. Le monde éphémère qui défile au-delà du hublot, l'auteure se demande s'il n'est pas semblable à celui qui s'imprime fugitif sur les écrans de télé, comme si le bouleversement d'un nuage et une guerre lointaine avaient le même poids de sens enfui: «tu oublies presque / la sensation d'être ici et nulle part / ailleurs, coupée des innombrables / multifonctions qui te transmettent l'ubiquité / au bout des doigts, soudain tu te retrouves / partout en même temps / nulle part, alors». Ou simplement dans la pleine conscience de ce que peut dire de la précarité du monde la poésie.

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Collaborateur du Devoir

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THÉRÈSE POUR JOIE ET ORCHESTRE

Hélène Monette

Boréal,

Montréal, 2008, 160 pages

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LE HUBLOT DES HEURES

Hélène Dorion

Éditions de La Différence, coll. «Clepsydre»,

Paris, 2008, 80 pages