Écrire le silence

Imaginez Gilbert Gatore dans le silence absolu d'un monastère, écoutant en boucle le Requiem en ré mineur de Mozart, un crayon à la main, traçant sur la page blanche ces premiers mots: «Que vaut-il mieux faire lorsque, sans aucun doute possible, il est trop tard?» Né en 1981 au Rwanda, l'écrivain a fui le pays avec sa famille en 1994. Il vit aujourd'hui à Paris. Pour écrire Le Passé devant soi, il a parcouru toute la France en s'installant chaque semaine dans un monastère différent. Il cherchait un endroit calme pour écrire une fiction sur la tragédie rwandaise dans laquelle, par la seule force de l'imagination et de l'écriture, il allait explorer les forces obscures de la folie génocidaire qui a fait dans son pays — qu'il ne nomme jamais — plus de 800 000 victimes en cent jours. Donnant la parole à deux personnages fragiles, bourreau et victime, il tente d'exprimer l'indicible et de montrer que survivre au passé reste difficile.

«C'est terrible, mais bon»

Deux histoires se répondent. Celle d'Isaro et de Niko. D'une voix calme mais riche en pathos, Isaro raconte. Enfant adoptée, elle a grandi dans l'ignorance de son passé et mène à Paris une vie d'étudiante insouciante. Les nouvelles tragiques que la radio donne régulièrement de son pays d'origine lui apparaissent un jour insupportables: le nombre de prisonniers est tel qu'au rythme des jugements il faudra deux ou trois siècles pour examiner le cas de chacun des détenus. Rattrapée par son histoire personnelle — le massacre de toute sa famille —, elle trouve obscène l'attitude de ceux qui ne trouvent rien d'autre à dire que «c'est terrible, mais bon». Rien d'autre que de s'indigner rituellement avant de passer à autre chose, à la vie normale. «C'est cette façon d'être résigné devant tous les bouleversements, de ne pas se laisser soi-même bouleverser au risque, croit-on, d'ajouter sa propre misère à celle déjà écrasante du monde qu'elle ne supporte plus.»

Elle décide de partir dans son pays pour consigner les témoignages de tous ceux qui ont vécu la tragédie: survivants, bourreaux, complices, résistants. Une sorte de recensement de la mémoire. Cette démarche la plongera finalement dans une affliction profonde. Asphyxiée par les souvenirs insupportables dont elle devient la gardienne, son propos lui paraît en deçà de tout ce qu'elle écrit. «Il lui apparut que même un livre n'y aurait pas suffi, que rien n'y suffirait jamais.»

Niko est un simple d'esprit, muet, négligé par ses parents. Il est aussi un être rêveur et inquiet. La lecture est la seule activité qui lui procure un peu de paix. Pendant la guerre civile qui ravage son village, il rejoint les génocidaires: «Pour la première fois de sa vie, il fait partie d'une communauté, il est respecté et éprouve une puissance illimitée.» Quand débute le récit, il vit dans une grotte habitée par de grands singes. Il tente d'oublier les actes qu'il a commis. Dans un langage sans émotion, il dévoile en 251 fragments la mécanique qui l'a mené à consentir puis à participer à l'extermination de ses frères. À la fin, en proie à des souvenirs insoutenables, transi de honte et de culpabilité, il n'arrive plus à se débarrasser des fantômes des corps martyrisés et des voix étouffées de ses victimes. Impasse et douleur.

Le passé qui ne passe pas

En mettant face à face une victime et un bourreau dans les tourments d'une guerre civile qui saccage sentiments et relations humaines, Gilbert Gatore se concentre sur une question qui imprègne peu à peu son récit: oublier au risque de devenir fou et de ne pas supporter la vie avec les autres ou pardonner?

Avant lui, Primo Levi a étudié la difficulté de vivre comme survivant. À propos de la haine nazie, il écrivait: «Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies: les nôtres aussi.» (Si c'est un homme, Julliard, 1987).

Le Passé devant soi, qui a remporté le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2008, n'est pas un livre qui explique. C'est un livre qui pose des questions. Dans une entrevue qu'il accordait à Marine Landrot (Télérama, 9 janvier 2008), Gilbert Gatore déclarait: «Avant d'être un génocide, les événements de 1994 sont des expériences humaines, individuelles, subjectives. Pourquoi prend-on une machette pour tuer son voisin? Seule la fiction peut répondre à cette question. Il faut inventer la vérité, pour qu'elle puisse apparaître.»

Dans Le Passé devant soi, le romancier s'avance loin dans la douleur intérieure des personnages. D'une force littéraire peu commune et d'une maîtrise impressionnante, ce qui ne semble que réalité entre avec une aisance stupéfiante dans la fiction. L'alternance des voix, l'une métaphorique, plus près du conte, et l'autre plus réaliste, plus analytique, renforce cette perception.

Longtemps après avoir refermé ce récit unique, les voix d'Isaro et de Niko comme celles du Requiem de Mozart continuent de nous hanter. La petite musique des ténèbres se dépose en nous. Avec une question: qu'aurions-nous fait dans la même situation?

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Collaboratrice du Devoir

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Le passé devant soi

Gilbert Gatore

Éditions Phébus

Paris, 2008, 224 pages