Histoires de famille

Sylvie Germain
Photo: Sylvie Germain
Dans L'Inaperçu elle en présente principalement deux, Sabine et Pierre. Entrée jeune dans la famille des Berynx, Sabine perd son mari dans un accident de voiture et se retrouve seule avec leurs quatre enfants. Mais, ayant hérité d'un billet de loterie gagnant d'un grand prix que son mari avait égaré, elle voit son existence matérielle ainsi assurée.

Elle dirige efficacement le magasin de la famille. Ses trois garçons grandissent, chacun à sa manière faisant partie de la famille. La jeune fille, Marie, qui se trouvait dans la voiture de son père lors de l'accident, est ensuite amputée d'une jambe. Rebelle, elle traverse des périodes de dérive avant de mourir jeune. Ne s'agit-il que d'une famille ordinaire frappée par la tragédie?

Il existe dans les soubassements de son histoire des secrets. Georges, le mari de Sabine, ne l'aimait pas et entretenait une liaison avec une autre femme. Sa tante, Edith, demeurée célibataire, lui avait révélé la sexualité dans son sommeil, quand il était encore adolescent; une scène érotique qui demeure un secret que ni l'un ni l'autre n'ont voulu révéler.

Sabine fait la connaissance de Pierre, le deuxième personnage principal du roman, alors que celui-ci est déguisé en père Noël. Elle le choisit comme homme à tout faire, bien qu'elle ignore tout de lui. Il la seconde au magasin, s'occupe des enfants, agit comme amant et père alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre. Jusqu'au jour où le beau-père de Sabine, Charlam, le soupçonnant d'être l'amant de sa belle-fille, lui crache au visage. Du coup, Pierre disparaît sans laisser de trace. Car, on le découvre ensuite, le crachat lui fait revivre les moments les plus pénibles de son enfance.

Son père, qui cachait son homosexualité, vivait à distance de sa mère. Sous l'occupation allemande, il fut envoyé comme travailleur en Allemagne et sa femme devint la maîtresse d'un soldat allemand de qui elle eut une fille. À la Libération, la population du village l'humilia en lui rasant le crâne et en lui faisant parcourir nue les rues du village, souillée par les crachats des hommes et des femmes. Pierre quitta par la suite le village et sa mère humiliée.

Ainsi, les deux protagonistes de ce roman traînent, en secret, des drames et des humiliations inavoués qui les condamnent à des comportements irrationnels et erratiques. Sylvie Germain lève le voile avec acuité et profondeur sur la noirceur de liens qui marquent des existences en apparence ordinaires et les condamnent à demeurer inaperçus, comme le titre du roman l'indique.

L'amour à nu

C'est une autre histoire de famille que retrace Éliette Abécassis dans son dernier livre, qu'elle intitule Mère et fille, un roman. Auteure de plusieurs romans, dont Qumran, elle a comme Sylvie Germain une formation philosophique. Elle a connu la célèbre couturière parisienne Sonia Rykiel ainsi que sa fille et associée Nathalie. Ce sont elles qui lui ont suggéré de raconter leur histoire. Elle l'a fait librement, comme une écrivaine, c'est-à-dire sous la forme d'un roman. Les noms des protagonistes ne sont d'ailleurs pas indiqués dans le livre.

Le roman met à nu l'amour qui lie la mère et la fille, mais aussi les tensions et la complexité de leurs rapports. Il passe presque sous silence les divers mariages de l'une et de l'autre ainsi que leurs nombreuses aventures. Mais leur passion de la couture, leurs différences et, parfois, ce qui distingue leurs démarches sont soulignés. Enfin, même si le mot «roman» figure dans le titre, ce livre est plutôt un grand reportage sur une grande maison de couture avec des réflexions sur la mode et l'art du vêtement.

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Collaborateur du Devoir

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L'inaperçu

Sylvie Germain

Albin Michel

Paris, 2008, 294 pages

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Mère et fille

Éliette Abécassis

Albin Michel

Paris, 2008, 169 pages