Lépront, le roman à l'improviste

Qu'on retrouve Catherine Lépront au palmarès des finalistes du Médicis n'est que justice. Rien chez elle n'est concédé au noir de l'artifice, ni sujet ni écriture, mi-énigme mi-réflexion. Dans son plus récent roman, Disparition d'un chien, le titre le dit assez, elle tient en laisse ce qui la tire en avant: son flair du mystère et son instinct du drame, le nez au ras du sol. Pourquoi suivre le molosse? Quelqu'un a-t-il lâché prise? Qui le voit?

À l'origine, il y a une scène réelle, entrevue par l'écrivaine de son balcon: une femme en Vespa, qui s'arrête, et un chien sorti de sa veste, qui tremble. Tous deux s'éloignent. Lépront entre en action. Elle lance à leur poursuite, sur plusieurs plans, une panoplie de limiers autour d'une faune d'artistes, dans un immeuble de Zanzibar. Mais y a-t-il lieu d'en faire un tableau? De lui prêter la logique manquante d'un avenir improbable?

Lépront s'adonne à la furieuse envie d'y donner suite. Avec talent. D'un côté, il y a son imagination qui ravale la scène à un film possible; de l'autre, se pressent des questions de mémoire et de sens. L'honnêteté d'écrire est en jeu. Le roman peut-il valider de nos jours sa gratuité poétique, onirique, associative, ludique? Est-ce purement léger, farfelu? Peut-on, après tant d'autres, répondre à la question?

Noeud de vipères

Aérienne, Lépront colle son histoire dans l'actualité médiatique, politique, artistique. Des évidences aux ratures, des comparaisons aux souvenirs, elle fait vivre des impulsions et des regrets. Le temps s'éveille sans trop de cérébralité, et ses êtres imaginaires croisent la culture, au sens large. En attendant, une conscience hypervive projette la suite du scénario dans un tricotage de fiction.

L'invention est celle, dit-elle en passant, du feu dans la glace. Une jouissance allègre. La vérité télescopée par des parasites. Ainsi, la narratrice enquête sur Olga, qui veut élucider le meurtre de la femme au chien. Comment tirer la vérité entre mille conjectures, quand l'imagination en est la grande responsable?

Les phrases sinueuses, bousculées et polyphoniques de Lépront sont un bonheur d'autant plus grand qu'on y pressent le maître, Holbein, et son fameux tableau Les Ambassadeurs, avec son anamorphose d'un crâne, symbole des vanités ultimes. Le polar est un peu ce crâne déformé.

Entre des pirouettes de reconstitution, on voit le réel, avec ses détails inattendus et ses bizarreries de sous-sol. La véracité ténue de l'histoire frôle des précipices. Ils gigotent, ces protagonistes, ils investissent de drôles de décors, des villes, des musées, selon leur humanité composite. Et Lépront, insolente, rivière en crue, d'oser la digression, le bariolage, le détour qui ne paie pas de mine! Le roman mystifie, interpelle les amateurs d'histoires louches, de sautes d'humeur, d'images à surprise comme un cadeau qu'on déballe.

Le polar comme si

Oui, il y a de l'intrigue à même les mots, du roman à l'improviste, dans ce Disparition d'un chien. Avec humour, on vous promène d'un bord alors que c'est de l'autre que l'action se précipite, tandis que vous considériez les divagations du fouineur de métier. Vagabonde,

imprévisible, hirsute même, sa plume a la fantaisie de la paro-

le directe.

Elle a la plume libre, sans tapage, avec une visibilité éditoriale dont elle n'a ni usé ni abusé et des envies sorties d'elle ne sait où. Dans son roman, c'est comme s'il fallait vivre avec des questions auxquelles on ne peut jamais répondre. On ferait comme si. On rebondirait malgré l'absurde, l'angoisse. On aimerait quand même sacrément vivre. Malgré la bêtise, les meurtres, les hantises, les erreurs irréversibles, les parasites.

«Dans les polars d'Olga, la vie est écrite telle qu'elle n'est pas, me dis-je, sans les haillons de l'amnésie ni les brocarts de l'imagination, sans les réminiscences ni les anticipations elles aussi involontaires et décalées dans le temps, sans les zones d'inintelligibilité ni les illuminations prodigieuses qui en sont pourtant la chair même et qui constituent en vrac sur le même cintre gigantesque, une garde-robe hétéroclite d'oripeaux misérables et de tenues princières.» Voilà.

À l'instar de ceux et celles qui font une oeuvre seule, Catherine Lépront est une valeur sûre, pas une vedette. Elle comptera bientôt une trentaine de titres à son actif, romans, nouvelles, pièces de théâtre et quatre essais, remarqués par des prix aussi discrets que significatifs. Elle mérite qu'on la lise.

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Collaboratrice du Devoir

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Disparition d'un chien

Catherine Lépront

Éditions du Seuil

Paris, 2008, 379 pages