Littérature québécoise - Nouvelles d'avant la parole

Avec Mégot mégot petite mitaine, un premier recueil de nouvelles au titre énigmatique, Johanne Alice Côté nous offre une dizaine de magnifiques histoires à l'écriture précise, mature, lourde de sens. Une prose capable de s'insinuer, à tous les coups, dans les replis de l'âme de ses personnages imparfaits et de nous faire voir le clair-obscur qui clignote au coeur de toute expérience humaine.

Dans L'art nous doit un spasme, une petite troupe de théâtre amateur, formée d'une poignée de «martyrs de l'art» idéalistes, se disloque au cours d'une tournée sous les assauts d'un directeur despotique et fumiste. Dans Grâce, une grosse femme est fascinée par le cadavre de sa mère qui vient de mourir à l'hôpital d'une longue maladie, comparant son corps avec le sien et s'interrogeant sur les sources intimes de sa différence et de ses propres malheurs.

Ailleurs (Les tomates pousseront d'elles-mêmes), nous sommes dans la serre d'une secte millénariste où, seule survivante d'un suicide collectif, une femme essaie de résister à l'assaut du doute.

Dans une chambre d'hôpital encore, une femme prisonnière de la maladie se referme sur elle-même lorsque sa fille vient lui rendre visite: «Il ne me reste que l'instant et, dans l'instant, il y a toute ma terre qui tremble et veut se fendre. Ce qui gronde, ce que j'ai tu et qui me ronge, ce que je contiens encore dans l'instant, j'en ignore la nature. C'est un flou monstrueux et sa patte incendiaire pèse sur le reste de ma vie.» (Me brûle, me brûlera)

Un brownie, yé!, qui explore le quotidien de la monoparentalité au féminin, est un touchant condensé de désespoir passager et de violence qui ne dit pas son nom. Avec Mégot mégot petite mitaine, récit impressionniste d'une errance urbaine féconde qui prête son titre au recueil, l'écrivaine jette un regard critique sur l'empreinte dégradante de l'homme sur le territoire: les strates de déchets domestiques, les scories d'une industrialisation débridée, les déplacements de population, la sédentarisation forcée des Premières Nations et le rapt de leurs symboles millénaires par la société marchande. Sur les flancs de cette montagne de crimes impunis, une femme «marche pour écrire, sur les traces de ceux qui marchent pour survivre».

Mélange de fatigue et de révolte

Le désir, légitime et illusoire, de revenir à un état «d'avant la parole» se fait entendre un peu partout dans les nouvelles de Johanne Alice Côté. Cette tension, mélange de fatigue et de révolte, prend le plus souvent la forme d'une violence sourde et intériorisée — comme une patiente gangrène qui habiterait chacun de ses personnages.

De ces personnages féminins solitaires et entre deux âges, justement, on peut dire que toutes semblent aspirer à une forme de communion avec les autres et avec le monde. À sortir de leur coquille, à laisser tomber les mécanismes de protection et à prendre la mesure réelle de l'existence. Mais que toutes paraissent aussi se résigner à une solitude sans amertume. La maladie, l'enfermement, la mort qui flotte, le temps qui passe, les désillusions: voilà le chemin par où chacun doit passer.

L'écrivaine, née en 1960, avait publié l'an dernier L'Incisure catacrote, un premier roman passé relativement inaperçu où, dans un registre plus fantaisiste, s'exprimait un réel désir d'effacement et de retour à une sorte d'état «unicellulaire» originaire, confortable. Un aperçu de la palette large de cette écrivaine qui est aussi poète, auteure de contes et parolière.

Les nouvelles, qui ont quelquefois paru dans des revues — et qui ont parfois même été récompensées par des prix —, contiennent ainsi chacune leur lot d'images fortes. À la fois ludiques et graves, sensuelles et désespérées, ces courtes histoires de Johanne Alice Côté donnent à voir et à penser. Une révélation. À lire absolument.

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Collaborateur du Devoir

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MÉGOT MÉGOT

PETITE MITAINE

Johanne Alice Côté

Triptyque, Montréal, 2008, 131 pages