Olivier Rolin, sur les traces du chasseur

Au début du roman apparaît un tableau de Manet. Sur la toile, un chasseur trônant aux côtés d'une peau de lion. Au fil des quelque 235 pages qui suivront, le lecteur sera invité à suivre la trace de ce truculent chasseur un peu grotesque, également trafiquant d'armes, comme celle de Manet, ami du premier, peintre mal aimé de son époque. En filigrane, aussi, viennent quelques touches contemporaines, mettant en scène l'auteur lui-même, alors qu'il part à la recherche de son sujet, au Pérou, au Chili ou à Paris.

Un chasseur de lions est sans doute le meilleur roman d'Olivier Rolin, qui en a par ailleurs quelques-uns sur sa feuille de route. À la fois roman d'action et roman contemplatif, l'auteur y a mis tout ce qu'il avait de sensibilité et d'humour, de rigueur et de culture, et surtout de style. Un style ciselé, précis et vivant. Ce qui ne l'a malheureusement pas empêché d'être éliminé de la course pour le prix Goncourt 2008. Peut-être parce qu'il demande une attention très soutenue, une lecture concentrée? Il est cependant toujours en lice pour le Renaudot.

Le chasseur qui pose donc sur cette toile de Manet se nomme Eugène Pertuiset. Et lorsque l'écrivain a croisé ce tableau dans un musée de São Paolo, ce n'était pas la première fois que le nom de Pertuiset tombait sous son regard. C'est en effet à l'occasion d'un reportage sur la guerre des Malouines, qu'Olivier Rolin effectuait pour le Nouvel Observateur, que l'écrivain a mis la main sur un ouvrage de Pertuiset, qui décrivait son aventure en Terre de feu.

«Après la guerre, j'ai continué de me promener en Patagonie, et c'est alors que j'ai lu l'histoire de cet aventurier français un peu clown, un peu ridicule mais qui avait quand même fait la première expédition [européenne] en Terre de feu, raconte Rolin. À l'époque, ce qui m'intéressait, c'était qu'il avait essayé d'explorer la Terre de feu. Cette région m'intéresse parce que c'est le bout du monde, le bout du continent, parce qu'il n'y a personne. J'aime les lieux où il n'y a personne, j'aime la Sibérie, et puis j'aime aussi le nom de cet endroit: Terre de feu.» Rolin est alors captivé par le personnage, qui a tâté des armes à la même époque que Rimbaud et qui a essayé, en vain, de vendre des explosifs à Napoléon III, au tsar et à l'empereur du Brésil. Assez captivé en tout cas pour le glisser dans une première version de son roman Un tigre en papier, qui prendra ensuite le chemin du panier, avant de renaître sous une autre forme, sans Pertuiset.

Puis vient la visite du musée de São Paolo, et le gros trafiquant d'armes revient en force s'installer dans l'imaginaire de l'auteur, par les bons soins de Manet, pour ne le quitter qu'une fois le roman terminé. Comme si ce personnage singulier, qui n'était, de souligner Rolin en entrevue, ni un bon chasseur, ni un bon trafiquant d'armes, ni un brillant inventeur, ni un bon artiste, lui collait aux semelles.

Après le Tigre en papier, un roman plus ironique que loufoque où Rolin raconte sa jeunesse en tant que leader de la gauche maoïste en France, Un chasseur de lions prend parfois un ton carrément burlesque, et Rolin n'y renie pas même quelques influences tintinesques.

«Ce doit être, songes-tu parce que Pertuiset avait un côté Tintin, un Tintin raté, farcesque, volumineux, ce doit être par ce côté paillassesque qu'il plaisait à Manet (en fait, avec sa grosse moustache et son espèce de chapeau melon à plume, son air emplâtré, c'est plutôt à un Dupond/t qu'il fait penser)», écrit-il. En entrevue, il se souvient par exemple comment lui est revenu un épisode du Temple du Soleil, au cours duquel le capitaine Haddock reçoit sur la tête une crotte d'oiseau, ce qu'on appelle au Pérou du guano, et qui sert également d'engrais naturel. Dans le roman, on retrouvera un chauffeur de taxi qui rappelle au narrateur ( désigné au «tu» dans le livre) que son ancêtre a fait fortune dans le commerce de cette crotte miracle.

Il ne faut surtout pas croire pour autant que les références culturelles contenues dans Un chasseur de lions se bornent à l'univers de bandes dessinées. En cette fin du XIXe siècle où le milieu culturel français est en ébullition, on croise autant Baudelaire, ami de Manet, que Mallarmé, Renoir ou Monet. Tout le livre est d'ailleurs marqué de cette effervescence culturelle, au milieu de laquelle Manet restera cependant largement méprisé, en-dehors de l'admiration de certains amis.

Quant au tableau qui a inspiré ce roman lui-même, il n'est «pas très beau», de reconnaître Olivier Rolin. «À l'époque, dit-il, les gens s'en sont moqués. Les gens se moquaient de tous les tableaux de Manet, mais celui-là, même ses amis ne le trouvaient pas beau.» Les grandes lignes de ce roman sont donc exactes. Ce sont principalement les anecdotes qui sont inventées par l'auteur. Mais la plus grande force de ce roman, qu'il faut prendre le temps de déguster comme un alcool intense, c'est son style. Ici, chaque mot éclate sous les yeux comme un fruit juteux et mûr. Une lecture exigeante, parfumée, puissante.

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Un chasseur de lions

Olivier Rolin

Seuil

Paris, 2008, 240 pages